Luigi,
Je ne voulais pas écrire ton épitaphe, mais OK. Ravalons la tristesse, ne laissons pas le temps de paix du deuil, il faut communiquer, pour les amis, pour toi, pour nous qui vivons encore après toi.
Rendre hommage. On voudrait s’incliner très bas, pour ton intégrité, ta recherche rigoureuse des faits, n’oubliant jamais les faits de la veille, suivant ainsi, au plus près, ce qui pouvait se passer au fond de la jungle congolaise (ou ailleurs)…
On se souvient.
Luigi était là, coupant et recoupant ses informations, harcelant ses correspondants, passant ses nuits à surveiller les réseaux sociaux, s’épuisant à polémiquer avec tel ou tel « expert », généralement expert en déformation de la réalité.
Luigi aimait la vérité. Il la cherchait passionnément, ne se contentant jamais d’une approximation. Avant de parler, il fallait qu’il sache, et pouvait attendre des jours et des jours que remonte la confirmation, l’ensemble de recoupements, qui lui permettait effectivement de savoir ce qui s’était le plus probablement produit à des années-lumière de Paris, au fin fond de l’Afrique le plus opaque, brutalement opacifié par la propagande néocoloniale abjecte qui a banalement cours, perpétuant trop efficacement la domination impériale avec ses « habits neufs », l’air de rien, ni vue ni connue.
C’est sur cette barricade qu’ensemble, on avait créé l’Agence d’information, en 2012, alors pour dénoncer une ambitieuse intervention internationale contre le M23, où l’ONU, se voulant pour une fois « offensive », se retrouvait de fait associée aux FDLR génocidaires, adversaires dudit M23. Nos articles et dépêches n’avaient rien pu contre l’opinion fabriquée à coups de grossières désinformations. Et, contrairement à ce qui a pu sembler alors, le M23 n’avait pas perdu militairement, en dépit de l’impressionnant dispositif international (piloté par un officier français, le général Baillaud), mais bien politiquement. Nous avions perdu la bataille de l’information, et Baillaud avait appliqué son approche « globale », énième mouture de la théorie de la « guerre révolutionnaire », qui mettait précisément l’accent sur la communication, la conquête de l’opinion. Il pouvait ainsi subir sans le moindre dommage une déroute sur le terrain, tel qu’à un moment le M23 aurait quasiment pu reprendre Goma — s’il n’avait été si parfaitement diabolisé par un narratif aux oignons. Au contraire, sa victoire sonnait sa défaite dans le monde inversé de la propagande.
Après une bonne décennie de repli en Ouganda, on a pu voir l’année dernière le retour du même M23, cette fois victorieux, les mêmes causes conduisant aux mêmes remèdes — et les FDLR seraient enfin expulsés du Kivu. On pourrait espérer la paix si l’État congolais n’était aussi sordidement désagrégé. Et jusqu’à la fin, Luigi aura surveillé les incursions de Maï Maï et autres joyeusetés léguées par l’application rigoureuse des principes de « guerre révolutionnaire » enseignée à l’école de formation des officiers supérieurs de RDC, l’école de Guerre de Kinshasa, encadrée par la Themiis. Une école française qui, sous couvert d’enseigner les bons usages, forme manifestement aux pires — à en juger par les résultats — des promotions entières d’officiers corrompus et sanguinaires. Quant à Baillaud, « Lawrence d’Arabie » congolais, il peut savourer la perpétuation de son système, la myriade de milices et la corruption de l’armée ajoutés à la confusion populaire. C’était grâce à Luigi qu’on avait pu identifier ce vrai patron de la manœuvre qui s’inscrivait modestement comme n° 2 de la force onusienne, et qui pourrait bien être resté en « pro-consul » clandestin de cette RDC toute imprégnée de « hiérarchies parallèles ». C’est aussi avec Luigi qu’on avait découvert cette extraordinaire Themiis dont on parle rarement, et sans jamais bien comprendre à quoi ça sert.
Au Mali, alors qu’éclatait le scandale de l’attaque d’une fête de mariage par l’armée française laissant dix-sept morts, on doit à l’enquête patiente de Luigi d’avoir compris qu’il s’agissait simplement de maintenir un « bilan positif » après la mort de soldats français — infliger plus de pertes à « l’adversaire ». Luigi donnait à voir le monstre colonial tel qu’il est, avec son ignoble bêtise. La goutte d’eau aura fait déborder le vase, et il ne fallut pas longtemps pour que déguerpisse le corps expéditionnaire français qui se croyait revenu pour cent ans. Merci Luigi. Certes nos imaginations limitées ne pouvaient concevoir avant de l’avoir vue la manœuvre stratégique de l’empire qui aura consisté alors à remettre les clés de la maison entre les mains de l’allié russe, cédant une bonne part de ce qui avait été l’Afrique occidentale française, l’AOF, et l’Afrique équatoriale Française, l’AEF, à un gang de nazillons qui perpétuent les méthodes coloniales en s’en mettant plein les poches.
Journaliste, froid comme le biologiste penché sur son microscope qui regarde frétiller le bacille de la peste, Luigi était aussi un amoureux passionnel de l’Afrique, ou bien faut-il dire qu’il s’était réellement africanisé, en immersion totale, et certes pas indifférent quand des villageois se faisaient massacrer ou quand telle figure respectée de lui se faisait assassiner dans un coin du lointain Kivu — le deuil l’atteignait comme la colère.
La légende voudrait que cet exilé de ce qu’on appelle les années de plomb en Italie — dont il parlait peu —, bénéficiaire de la « doctrine Mitterrand », qui permettait de se réfugier en France, mais interdisait d’en sortir, aurait voyagé en explorant les bars africains du XVIIIe arrondissement de Paris, jusqu’à se passionner pour la musique africaine dont il est devenu grand spécialiste, chroniqueur pendant des années à Afrique-Asie. Ce passionné de politique ne parlait plus que de rythmes et de sons, jusqu’à ce que l’horreur du drame des Grands Lacs ne le rattrape..
S’africanisant, il s’éloignait d’une certaine façon de la communauté très soudée des Italiens de Paris, sans jamais la renier, mais de fait tournant la page, ne maintenant que quelques contacts, avec son frère Oreste, parfois d’autres, et Marina qui l’accompagnera jusqu’à la fin.
Mais mon dieu, combien il sera resté italien, pas seulement à l’heure de jeter les pâtes dans l’eau. Je découvre qu’il avait même pondu des mémoires sur sa jeunesse de chef révolutionnaire, parues en Italie, et en italien, en 2022, jeunesse dont on devine qu’il ne se repentait pas (le repentir est un gros mot chez les exilés italiens — comme chez les apologues des « bienfaits de la colonisation », mais pour d’autres raisons). Et puis pouvait-il se repentir d’avoir été jeune « humain, trop humain » avec l’espérance au cœur, d’un monde plus fraternel, plus juste ?
« Il laisse un grand vide », dit Oreste. Oui, pour moi comme pour lui, comme pour ses proches et pour tous, Luigi était comme une bonbonne d’oxygène, ne renonçant jamais à regarder en face l’horreur du monde, avec tout le sérieux et la gravité qu’impose un tel exercice, tout en conservant une délicieuse légèreté couronnée d’une réelle tendresse toujours souriante. On n’asphyxiait jamais dans le monde de Luigi… On riait même. Et aujourd’hui, on a le droit de pleurer.
Nyota, Denise et Anna-Sina, comme Oreste, Marina ou nous, Matjules et tant d’autres, ne pourront que le regretter longtemps.
Plus qu’un honnête homme, un homme honnête. « Les gens honnêtes sont moins nombreux aujourd’hui », dit Romain qui l’a pourtant peu connu.
Et je suis sûr que Luigi aurait accepté qu’on termine son épitaphe par ce dernier mot :
Hasta la victoria, siempre !
Pour La Nuit rwandaise,
L’Agence d’information
et Guerre moderne,
ms


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