Hirō Onoda a passé 27 ans dans la jungle philippine à mener pour le Japon une guerre “secrète” et surtout illusoire. Cette histoire connue et documentée est devenue une fiction française présentée au 74e festival de Cannes.

 

Quand le Major Taniguchi vient chercher la jeune recrue Onoda en 1944, c’est un ivrogne qu’il trouve dans un bar. Il boit pour oublier que l’aviation ne veut pas de lui, car il est sujet au vertige. Alors il vit dans la honte. Dégrisé et réhabilité, il est entraîné comme une vingtaine d’autres troufions pour mener une “guerre secrète”.

On l’envoie dans l’île de Lubang aux Philippines, où il est chargé d’organiser la guérilla. D’abord aux commandes d’une garnison en piteux état, et qui le rejette parce que trop jeune, il se retrouve à diriger une escouade de trois soldats. Ceux-ci finiront par déserter, ou mourir, tués par les paysans philippins qui subissent leurs assauts. Il se retrouve entièrement seul à partir du début des années 70. Et quand il accepte de rendre les armes en 1974, il le fait dans les règles qui lui ont été inculquées, soit devant son ancien supérieur hiérarchique direct,Taniguchi, qui n’est alors plus qu’un libraire à l’orée de la retraite. Car dans la tête d’Onoda, le Major représente l’empereur, et l’empereur, c’est le pays.

Onoda ©bathysphere

Et pourtant, il savait. Dès la fin des années 40, l’un des soldats, le plus jeune et le plus fragile, abandonne ses coéquipiers et alerte les autorités. On envoie alors le propre père d’Onoda pour le convaincre de se rendre. Mais le “guerrier secret” est persuadé qu’il s’agit là d’une manipulation, et que les Japonais qui le hèlent sont des acteurs engagés par l’ennemi. Les Philippins leur laissent des journaux nippons et une radio.

Lire et entendre le monde changer ne suffit toujours pas à le convaincre lui et ses deux hommes de l’absurdité de leur attitude. Pas plus qu’être témoin par la voie des ondes des premiers pas de l’être humain sur la Lune. En fait, celui qui n’a que 22 ans quand il est recruté par Taniguchi, se conforme à son conditionnement militaire et à l’époque qui l’a engendré. Si le film n’entre pas dans la tête d’Onoda pour nous expliquer la raison de sa déraison, il donne des pistes. D’abord il y a cette injonction contradictoire : obéir aux ordres et être autonome.

L’écrivain Akiyuki Nosaka, auteur de La Tombe des lucioles (puissant manifeste contre la guerre et la bombe adapté en film d’animation en 1988), explique cet aveuglement par le complexe que ressentait Onoda vis-à-vis de ses frères, tous de brillants militaires.

Une autre hypothèse : tant qu’il survit comme on le lui a ordonné, la guerre continue, et tant qu’elle continue, elle n’est pas perdue. Donc le déshonneur de la défaite n’est pas d’actualité. D’ailleurs, quand il se rend, les autorités philippines le traitent en soldat régulier et vont jusqu’à “pardonner” ses “actes répréhensibles” (trente homicides répertoriés). Et quand il débarque à l’aéroport d’Haneda le 12 mars 1974, il est accueilli en héros par les siens.

ONODA ©bathysphere

Sur toutes les différentes photos, sa posture droite, son salut militaire parfait, son regard vif ont fait forte impression sur le public japonais”, explique Naoko Seriu, Maîtresse de conférences en Histoire Moderne à l’Université de Tokyo.

Pour beaucoup, Onoda incarnait des valeurs comme la bravoure, la sobriété, la fierté et surtout la fidélité à sa mission”.

ONODA ©bathysphere

 

 

 

 

 

Dans les années 2000, malgré son âge, il milite pour un mouvement nationaliste. Il sera récupéré après sa mort par des nostalgiques de l’Empire.

Ce n’était donc pas un soldat isolé qui a survécu dans l’illusion pendant 27 ans, mais plutôt une certaine idée du Japon.

Rachid Ouadah

 

Onoda – 10 000 nuits dans la jungle.
Un film d’Arthur Hariri. Le Pacte, 2021.

Photos: Batysphère ©

close

La newsletter

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.