Où l’on débat de l’Argentine au Parlement…

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 16 décembre 2003.

Rapport fait au nom de la commission des affaires étrangères, présidée par Édouard Balladur, ex-Premier ministre, sur la proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine entre 1973 et 1984, par M. Roland Blum, député.

Extraits :

« Que des généraux argentins ou chiliens indiquent qu’ils ont appliqué des méthodes enseignées par d’autres peut se comprendre – ils cherchent à atténuer leur responsabilité individuelle en faisant croire qu’ils agissaient dans le cadre d’une lutte mondiale contre le communisme – mais cela ne doit pas nous faire oublier que les tortionnaires en question ne sont vraiment pas des témoins dignes de confiance. »

[Fact-checking : l’enquête sur les « escadrons de la mort » reposait sur des témoignages très divers de responsables très qualifiés pour témoigner de ce qu’ils avaient fait, généraux argentins, chiliens ou… français.]

« Certes, il n’est pas inenvisageable que des personnes de nationalité française aient pu participer à des activités de répression, mais si cela a été le cas, ce fut à titre individuel : de tels comportements ne relevant alors pas d’une commission d’enquête, mais de la justice. D’ailleurs, les ressortissants français concernés étaient des anciens de l’OAS, qui faisaient généralement lobjet dune condamnation en France. Ainsi, toute affirmation selon laquelle, ils auraient pu être liés à un gouvernement français qui les pourchassait, l’amnistie des anciens de l’OAS ayant été voté en 1982 par la gauche, relève de la pure affabulation. »

[Fact-checking : la principale amnistie de l’OAS date de juin 1968, accordée par de Gaulle pour s’assurer le soutien de l’armée. Giscard la complètera en 1974, permettant aux anciens condamnés d’entrer en politique. Mitterrand, en 1982, ne fera qu’y ajouter en leur permettant de réintégrer l’armée avec leurs grades et ancienneté… On voit là le rapporteur reconnaître les faits qu’il prétend par ailleurs nier, concluant un peu vite qu’il n’y aurait lieu d’essayer d’en savoir plus sur la base d’un argument fallacieux.]

En conclusion, le rapporteur, Robert Blum, député gaulliste, estimait que « les allégations portées sur le rôle de la France en Amérique latine dans les années 1970 sont sans fondement sérieux. Elles reposent en effet largement sur des raccourcis discutables liés à la prétendue invention par l’armée française du concept de “guerre subversive”. »

[Fact-checking : Pas si « prétendue », la doctrine de la guerre révolutionnaire formulée par le colonel Lacheroy et adoptée officiellement par l’armée, jusqu’à la dissolution de son bureau d’action psychologique, « le 5e bureau », en 1960, par Pierre Messmer, qui se préoccupera d’en recycler le personnel comme les adeptes en Amérique latine ou en Afrique. Abandon officiel et maintient officieux, en Afrique comme en Amérique latine ou en Asie, partout où il fallait combattre la « subversion ».]

Noël Mamère, élu écologiste, aura beau objecter que le général Aussaresses, dont le témoignage avait été recueilli par Marie-Monique Robin, n’était pas « un ancien de l’OAS » faisant l’objet d’une condamnation… « Celui-ci était attaché militaire de l’ambassade de France au Brésil de 1973 à 1975 et dit clairement, dans ce film, le rôle qu’il a joué dans la formation des escadrons de la mort. » De même, Pierre Messmer, ministre des Armées du général de Gaulle, qui confirmait dans le documentaire « qu’il y a bien eu une coopération militaire entre la France et des pays d’Amérique latine, avec formation axée sur l’enseignement de la guerre contre la Révolution, assurée par des anciens d’Algérie ».

« Le président [de la commission des affaires étrangères] Édouard Balladur s’est étonné quon puisse dire que Pierre Messmer ait pu parler d’initiation à la torture. » Mais la commission n’en refusait pas moins de visionner le film…

[Fact-checking : Messmer n’avait pas explicitement mentionné la torture, et personne ne l’avait non plus prétendu, mais tout le monde, et Balladur le premier, comprenait ce que voulait dire « l’enseignement de la guerre contre la révolution, assurée par des anciens d’Algérie ».]

« La création d’une commission d’enquête ayant été rejetée », Balladur indiquait « que la demande d’une mission d’information sur ce sujet serait soumise au bureau de la commission des affaires étrangères ». Et on en restera là. Édouard Balladur, chef du gouvernement de Mitterrand au temps du génocide des Tutsi, dans les années 1990, protégeait ainsi Giscard et tous ceux, alors encore vivants, qui auraient eu à répondre de la « sale guerre » argentine des années 1970, comme il a, lui, à répondre, encore aujourd’hui, de la « sale guerre » du Rwanda.

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