Les colonels au travail – Lacheroy à Alger, juin 1958

par | 29 Mai 2021 | Archives

DOCUMENT

Incroyable document, un article d’un journal saisi en juin 1958, où l’on voit live le grand patron de la « guerre révolutionnaire » au sommet de sa gloire, ayant accompli son chef d’œuvre, le 13 mai, et préparant déjà son effacement et sa chute… Bientôt il partira en exil et on n’entendra plus parler de lui…

 

Aux origines de la « guerre moderne », il y a le colonel Charles Lacheroy (1906-2005), auquel un timide hommage est rendu, une vitrine avec quelques objets personnels, dans la maison Maréchal-Juin, à Aix-en-Provence, la « maison des rapatriés ». Une biographie acceptable existe enfin chez Wikipédia, et on voit ses amis rapatriés soucieux de sa mémoire donner une fiche biographique assez complète aussi sur leur site Bab el oued story. On pourrait dire ces notices équitables, sauf quand, en conclusion de Wikipédia on essaie de le dédouaner de la torture, marque de fabrique de son école de « guerre psychologique » partout où on la met en œuvre. Ses « mémoires », extrêmement minces, en disent encore moins. Et l’histoire l’a quasiment gommé.

Cherchant de la documentation, on sera tombé sur un numéro de L’Express, daté du 26 juin 1958, un mois après le 13 mai et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Au crayon bleu, et d’une écriture administrative nerveuse, « N° saisi », dans l’angle en haut à gauche du logo. En pleine page de ce format tabloïd, une photo entourée de rouge, du colonel Lacheroy, avec le titre incrusté en bandeau rouge « Les colonels au travail ». Numéro très riche pourtant, avec en particulier une remarquable interview de Krim Belkacem, par Jean Daniel.

Mais en titre de « une » figure seul le reportage encore plus sensationnel de Claude Krief, sur un événement historique qui serait passé inaperçu sans ce document de fait censuré, la prise du pouvoir accomplie à Alger par Charles Lacheroy, maître incontesté du jour, pendant que de Gaulle essuyait les plâtres de la présidence arrachée à Paris, suite au fameux 13 mai où Lacheroy considérait avoir changé le cours de l’Histoire, ainsi que le rapportait Claude Krief…

En éditorial Jean-Jacques Servan-Schreiber note que « les animateurs du “Renouveau national”… déroulent leurs préparatifs exactement comme si Paris n’existait pas, ou plutôt comme si la conquête du pouvoir politique à Paris demeurait bien le prochain objectif à atteindre… », et que « l’armée d’Afrique est épurée par les chefs du 13 mai pour en faire un instrument plus menaçant encore de domination du pouvoir politique ».

 

Ci-dessous de larges extraits de ce reportage de Claude Krief, document exceptionnel où le colonel Charles Lacheroy occupe toute sa place :

Chaque matin, les Algérois remarquent que des jeeps chargées de parachutistes vont afficher dans différents secteurs d’Alger des grands portraits de De Gaulle. Mais une ou deux heures après, des « commandos » d’étudiants, les troupes de M. Lagaillarde et de M. Roseau, le jeune président des « lycéens », vont systématiquement lacérer tous les portraits du chef du gouvernement. Initiative personnelle ? Personne ne peut le croire : tout ce qui est fait à Alger est « pensé », « coordonné » par ceux qui sont le « cerveau » du « collège des colonels » : les spécialistes de la guerre psychologique. Ce qu’ils « préparent » maintenant, c’est le prochain voyage à Alger du général de Gaulle…

Ces jeunes officiers sont les plus brillants que l’armée française ait eu depuis longtemps. Leur chef à Alger est le colonel Lacheroy qui supervise tous les problèmes de presse, d’information, de propagande, de mouvements de foule.

[…]

Toujours très civilement vêtu d’un complet bleu marine de la meilleure coupe, le cheveu soigné, la voix discrète et persuasive, malgré un savoureux accent bourguignon, le geste sobre, le colonel Lacheroy n’abandonne une onction calculée que lorsqu’il sait qu’il peut parler en maître. Les « durs » s’inclinent alors devant lui, ceux qu’il considère comme ses « hommes de main » : les colonels Trinquier et Thomazo, et même le colonel Godard qui, chef de toutes les sûretés et de toutes les polices algériennes, a pourtant la vocation d’un Fouché ou d’un Talleyrand.

Devant ses amis à Alger, ou quelque interlocuteur de passage considéré comme sûr, le colonel révèle sa vraie pensée, celle du « collège des colonels » :

« La France et de Gaulle n’ont rien compris à la révolution qui s’est faite à Alger. Le 13 mai est aussi important dans l’histoire de France que 1789. »

« Le système est irrémédiablement mort. Nous ne voulons plus de lui. Tous ses hommes ont été moralement guillotinés. C’est notre revanche de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc, de toutes les couleuvres que l’on nous a fait avaler. »

« De Gaulle n’a pas compris que seuls les paras devaient l’amener au pouvoir. Il nous suffisait de trois jours. Avec quelques centaines de morts, les chefs des partis en fuite, les syndicalistes maîtrisés, tout était dit. Or, de Gaulle a restauré ce que nous avions déjà balayé… Il nous a frustrés, déçus. Mais nous, nous ne reviendrons jamais en arrière. Notre révolution assure l’avenir de la France et des territoires d’outre-mer pour cent ans… »

« De Gaulle nous a amené Jacquinot et Max Lejeune. Dans un jardin d’Alger, on avait déjà creusé leurs tombes. Il m’a fallu calmer les gens du 13 mai. Aujourd’hui il vient avec Guy Mollet… »

Les militaires de carrière sont familiarisés depuis longtemps avec les idées du colonel Lacheroy qui dirigeait l’année dernière le 5e Bureau à Paris. Ses « élèves » étaient prêts à se solidariser avec Alger, bien avant le 13 mai. Il existe d’abord à l’école de guerre un centre de formation à la guerre psychologique. Dans chaque subdivision, des officiers spécialisés ont multiplié ces derniers mois les conférences visant à la formation des cadres. Des officiers de réserve enfin, soigneusement sélectionnés, ont participé à plusieurs stages de formation.

C’est dire qu’il existe dans l’armée des hommes prêts à suivre dans ses conclusions idéologiques le colonel Lacheroy… Et l’on sait que l’influence des thèses de la « guerre révolutionnaire » a eu le plus d’audience dans les troupes de choc : paras, blindés, aviation.

En public, les uns et les autres sont « gaullistes ». Mais sur le fond, ils rejoignent entièrement les conclusions du « collège des colonels » et sont prêts à appuyer leurs desseins contre le « système ».

Or, la situation en Algérie s’est particulièrement aggravée ces derniers jours. Le général Salan, malgré des ordres envoyés à trois reprises de Paris – et par le général de Gaulle lui-même – a maintenu à Alger le colonel Trinquier et son régiment au lieu de les renvoyer dans le bled. Au même moment le général Salan procédait à une « épuration » massive des cadres supérieurs de l’armée servant en Algérie. Six généraux […] ont été relevés de leurs commandements sans nouvelle affectation. Ce sont justement les généraux qui avaient interdit, sous peine d’arrêts de rigueur, à leurs officiers de participer aux Comités de salut public. Ils étaient hostiles au mouvement « fascisant » qui gagne l’armée d’Algérie et que désormais le général Salan organise lui-même.

[…]

Il était nécessaire […] d’éliminer les généraux qui refusaient de participer aux Comités de salut Public. On avait cru un moment que ces organismes, virulents surtout dans les grandes villes et en particulier à Alger, s’effaceraient devant les autorités légales. Or, le 11 juin – et c’est l’une des décisions que l’on a soigneusement évité de faire connaître en métropole – le général Salan a publié un arrêté instituant un « Comité de salut public dans chaque commune ». L’opération consiste à remplacer tous les élus par les comités qui sont « l’émanation de la population », ces comités « s’articulent selon une hiérarchie parallèle à celle résultant de l’organisation administrative ». Et c’est ce qui explique le véto formel, à Alger, contre les élections municipales qu’avait prévues le général de Gaulle : c’était couper à la base les prétentions des Comités de salut public à représenter les populations.

On sait aujourd’hui que les élections, tout au moins dans les grands centres, étaient possibles. À Alger par exemple, il n’y avait certes que 19 000 électeurs musulmans inscrits sur 120 000. Mais les services municipaux consultés ont fait valoir qu’il suffirait de poinçonner les cartes d’identité dont tous les citoyens sont obligatoirement munis. C’est à la suite de cela que s’est développée l’offensive contre les élections. Les colonels ont obtenu ce qu’ils voulaient.

Le colonel Lacheroy a d’ailleurs des idées précises sur les élections. C’est le 5e Bureau qui doit les organiser et prendre l’affaire en mains avec les populations. Il réclame donc le rappel en Algérie de tous les réservistes spécialistes. Une fois les Comités de salut public implantés sur tout le territoire et l’action du 5e Bureau ayant porté ses fruits, on envisagera des élections qui puissent être un véritable plébiscite.

[…]

En reprenant en main la totalité des pouvoirs civils et militaires, le général Salan entend aujourd’hui faire rentrer dans le rang les SAS : dorénavant leur action est liée à celle des Comités de salut public, et ils sont rattachés directement à la direction psychologique des colonels Goussault et Lacheroy.

La mainmise des activistes de l’armée ne s’est pas arrêtée là. Les préfets disparus, les fonctionnaires civils coiffés ou remplacés par des militaires, le colonel Godard maître de toutes les polices (urbaine, PJ, DST), la gendarmerie et les CRS retirés du contrôle du ministère de l’Intérieur, il restait un seul service important qui ne fût pas entre les mains des hommes du 13 mai : le Centrede renseignements officiels (CRO), autrement dit le 2e Bureau. Cette semaine, ce service est passé sous le contrôle du colonel Lacheroy. C’est un fait capital. Disposant de fonds secrets particulièrement importants, le rôle du CRO était d’informer directement la présidence du Conseil et la présidence de la République à Paris.

[…]

Pour savoir ce qui se passe en Algérie, le gouvernement et le général de Gaulle ne peuvent plus que s’adresser aux services du colonel Lacheroy, à celui qui s’est fixé pour rôle de conduire la guerre psychologique par l’orientation de l’information et de la propagande.

[…]

Ainsi, un véritable gouvernement militaire s’est installé en Algérie, qui s’est emparé de la totalité du pouvoir réel et qui fait sa politique. […]

Claude Krief

 A lire:
Que nous apprend ce document ? (Les colonels au travail) (abonné-e-s)
Lacheroy après, aux Baléares… de l’OAS à l’Internationale noire

Épilogue

Fin 1958, De Gaulle met un terme à cette situation pour le moins délétère, et pourrait-on dire siffle la fin de la récré. Salan est rappelé en métropole, et Lacheroy limogé de sa direction psychologique, muté à Paris où il devient chargé de cours pour les officiers de réserve à l’École militaire… Le diable d’homme n’avait pas dit son dernier mot : il profite d’être à Paris pour réunir dans son école « les officiers supérieurs et subalternes opposés à la politique d’abandon de l’Algérie ». Il « joue ainsi un rôle considérable dans la préparation du coup d’État d’Alger », rapporte Bab el oued story.

Un rôle considérable… Comme on a vu fonctionner Lacheroy, un rôle directeur, le rôle du patron, ce qui fait de lui le véritable père du coup d’État du « quarteron de généraux » de 1961, dernière tentative de sauver l’Algérie française, avant le chant du cygne de l’OAS.

« Le 16 avril 1961, Lacheroy rejoint clandestinement Alger et signe l’ordre d’opérations aux unités qui prennent le contrôle d’Alger dans la nuit du 21 avril 1961. »

Tel le patron. On comprend que l’échec de cette tentative lui ai coûté cher. Il devra s’échapper en Espagne, condamné à mort par contumace, et se retrouvera assigné à résidence aux Baléares par Franco… Gracié en 1968, il finira sa vie quelque trente-sept ans plus tard sans qu’on n’entende plus jamais parler de lui, en dépit de l’incroyable succès planétaire de ses théories de contre-insurrection, et plus discrètement mais non moins efficacement l’adoption de ses méthodes les plus aventureuses par les responsables des actions les plus secrètes des États, ce qu’on appelle très officiellement aujourd’hui les opérations spéciales.

Spéciales comme la pensée de Lacheroy.

MS

 A lire:
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