Escadrons de la mort, l’école française
La Découverte, 2004

Parfois, un journaliste devient explorateur. Il ou elle part dans l’inconnu et revient de là avec des brassées de nouvelles, des choses qu’on n’avait pas vues, apportées de mondes qu’on ne connaissait pas et dont on ne soupçonnait même pas l’existence, transfigurant la réalité, comme Christophe Colomb découvrant l’Amérique.

C’est aussi en faisant chemin vers l’ouest, mais plein sud, que Marie-Monique Robin est arrivée à l’embouchure du Rio de la Plata, l’Argentine, terre mythique abordée jadis par un autre Français, Carlos Gardel, né Romuald Gardès à Toulouse, qui inscrira dans l’âme du XXe siècle une de ses notes les plus tragiques, le mélodrame du tango ne prêtant pas à sourire.

Longtemps après Gardel, Marie-Monique Robin est partie sur la piste d’autres Français venus se réfugier dans les bouges de Buenos Aires qu’il avait chantés, des collabos en déroute, trouvant, après-guerre, comme leurs camarades allemands, un abri sûr dans l’Argentine du général Perón, pro-nazi notoire – au bout de ce chemin, protégé par le Vatican, qu’on a appelé la « route des rats », où s’accrochera le rêve d’un IVe Reich.

Mais, enquêtant sur les années 1960-70, c’est surtout une nouvelle génération de Français d’Argentine que Marie-Monique Robin découvrira, issue des guerres d’Algérie et d’Indochine, dont certains s’étaient réfugiés là en fuyant la répression de l’OAS par la France gaulliste, mais aussi, grosse surprise, un bon nombre étaient envoyés tout à fait régulièrement par le gouvernement de la République, et son plus légitime représentant, Pierre Messmer, ministre des Armées du même général de Gaulle. Ceux-là venaient pour de la « coopération militaire ».

Sous Giscard cette « coopération » deviendra soutien massif à une dictature « antisubversive » sanglante. Trente mille « subversifs » ont cessé de subvertir quoi que ce soit grâce à la gégène des hommes du général Massu, engagés dans le cadre d’une opération secrète du gouvernement français. Ceci se poursuivant sous quatre présidences, de De Gaulle à Mitterrand, en passant par celles de Pompidou et surtout, pour le pire, de Valéry Giscard d’Estaing. C’est le continent englouti de la véritable politique étrangère de la France que Marie-Monique Robin avait découvert.

Michel Sitbon


Marie-Monique Robin

J’écris d’Argentine…

J’écris d’Argentine où j’ai été citée à comparaître comme témoin dans deux procès contre les militaires de la dictature qui a décimé le pays entre 1976 et 1982 (30 000 disparus).

Je rappelle, en effet, que mon film Escadrons de la mort, l’école française, diffusé sur Canal+ en septembre 2003, puis sur ARTE un an plus tard, est considéré comme une pièce à conviction dans les nombreux procès contre les tortionnaires de la dictature qui ont été réouverts depuis 2003.

Dans cette enquête, qui fit aussi l’objet d’un livre traduit en espagnol, je racontais comment le ministère de la Défense français, alors dirigé par Pierre Messmer (que j’ai interviewé) avait exporté les méthodes dites de « guerre antisubversive » développées pendant la guerre d’Algérie en Amérique du Nord et du Sud, et notamment en Argentine.

Ces « méthodes » font partie de ce que les académies militaires appellent la « doctrine française ». Il s’agit d’une nouvelle conception de la guerre qui a vu le jour en Indochine, puis fut « affinée » en Algérie. Baptisée « la guerre moderne » (d’après le titre du livre du colonel Roger Trinquier publié en 1961) ou « guerre antisubversive », celle-ci a été élaborée par des officiers qui constatèrent que les techniques de la guerre classique ne permettaient pas de venir à bout de la guérilla Vietminh en Indochine ni du FLN en Algérie.

En effet, à la différence de la Seconde Guerre mondiale, les guerres d’Indochine et d’Algérie n’étaient pas des guerres de front, où les ennemis en uniforme s’affrontent à grand renfort de chars ou d’avions, mais une guerre de surface, où l’ennemi ne porte pas d’uniforme et conduit une guerre de guérilla, en se dissimulant dans la population. C’est pourquoi, dans la « guerre antisubversive », l’ennemi n’est plus le soldat de l’autre côté de la frontière, mais un ennemi interne qui peut être n’importe qui. Dans ce nouveau concept militaire, la recherche du renseignement occupe une place centrale. Or qui dit « renseignement », dit « interrogatoire » et donc « torture ».

Le modèle de la doctrine française est la « bataille d’Alger », qui se déroula entre janvier et septembre 1957. Peu avant, le général Massu, chef des parachutistes, avait reçu les pleins pouvoirs (dont les pouvoirs de police) du gouvernement français, avec l’accord unanime du parlement. Aussitôt, il conduisit une vaste opération de répression urbaine dans la casbah d’Alger où furent arrêtées plus de 20 000 personnes, au cours de rafles minutieuses.

Les caractéristiques de la « bataille d’Alger » sont les suivantes : arrestations massives et systématiques grâce à un quadrillage de la casbah ; interrogatoire des suspects dans des centres de détention clandestins ; usage systématique de la torture, considérée comme l’arme principale de la guerre antisubversive ; constitution d’escadrons de la mort, dirigés par le général Aussaresses (que j’ai aussi interviewé) pour faire disparaître les témoins encombrants (il y eut 3 000 disparus pendant la guerre d’Algérie). Les techniques de la « bataille d’Alger » furent l’objet d’enseignements à l’école de guerre de Paris, dès le milieu des années 1950. Elles furent ensuite exportées vers de nombreux pays au terme d’accords militaires, comme les États-Unis, mais aussi l’Argentine.

En 1960 fut inaugurée à Buenos Aires une mission permanente d’assesseurs militaires français qui fut active jusqu’en 1980. Ceux-ci enseignèrent les méthodes de la « guerre antisubversive » à tous les officiers des trois corps d’armée argentins. C’est en se basant sur ces enseignements à la fois théoriques et pratiques que le général Videla et consorts préparèrent le coup d’État de mars 1976 et l’effroyable guerre sale qui s’ensuivit.

C’est ce que m’ont expliqué quatre témoins et acteurs clés de la dictature argentine : le général Harguindéguy, qui fut ministre de l’Intérieur de la junte ; le général Bignone, le chef de la dernière junte ; le général Díaz Bessone, qui dirigea le deuxième corps militaire et fut ministre de la Planification ; le général Lopez Aufranc, qui étudia la « guerre antisubversive » à l’école de guerre de Paris.

À l’époque de ces interviews (mai 2003), Harguindéguy et Díaz Bessone étaient libres, en raison des lois d’amnistie et des grâces présidentielles accordées par le président Ménem. Bignone était aux arrêts domiciliaires, car il était accusé du « vol de bébés », un crime non couvert par l’amnistie. En effet, pendant la dictature, 500 bébés ont été arrachés à leurs mères torturées et disparues, et adoptés par des familles de militaires et policiers ou leurs proches.

La diffusion de mes interviews exclusives en septembre 2003 a provoqué une « commotion nationale » en Argentine, pour reprendre les titres des journaux de l’époque. En effet, c’était la première fois que des généraux reconnaissaient que l’usage systématique de la torture ou de la disparition forcée n’était pas le fruit de bavures isolées mais d’un plan organisé, dont le modèle était la « bataille d’Alger ».

En août 2003, le président Néstor Kirchner, récemment élu, avait demandé au parlement d’annuler les lois d’amnistie pour permettre le jugement de plusieurs centaines de militaires et policiers. Il lui restait à obtenir l’accord de la Cour suprême. La diffusion de mes interviews contribua à accélérer le processus.

Aujourd’hui, Hargindéguy, Bignone et Díaz Bessone sont en prison.

J’avais déjà témoigné dans un procès à Corrientes, en mars 2008, contre des hommes de Díaz Bessone. Cette fois-ci, j’ai témoigné dans un procès à Mendoza et Resistencia.

Marie-Monique Robin,
https://archives.m2rfilms.com/2011/02/

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