L’agriculture est un double champ de bataille où se livre une guerre contre les paysans et, plus globalement, contre le vivant. Cette guerre semble avoir connu de nombreuses étapes.

Les pratiques agricoles actuelles et l’organisation de la production des denrées nécessaires à la survie des populations s’inscrivent dans une longue histoire que l’on pourrait faire remonter, en Europe, à la destruction des communs et à l’appropriation des espaces jusque-là gérés collectivement. Cette destruction des solidarités et, plus largement, de la culture paysanne est concomitante à l’expansion coloniale.

La plantation et la mise en exploitation des femmes et des hommes (esclaves puis libres) et de la terre par une « organisation scientifique » du travail préfigura la révolution taylorienne et fordiste des industries. Cette économie de plantation a donné naissance au nouvel ordre social et à un nouveau régime de savoirs (l’agronomie) et de pratiques agricoles (l’herbier, le jardin botanique, les monocultures d’hévéas, canne à sucre, coton, thé, café…).

C’est également dans les territoires colonisés que s’est d’abord exprimé le fantasme de la maîtrise de la nature et des hommes, anticipant aussi bien le mode de domestication et de contrôle généralisé du vivant que voudrait aujourd’hui imposer l’agro-industrie que l’eugénisme et les excès de la génétique.

L’intégration de la paysannerie, qui représente encore aujourd’hui 52 % de l’humanité (75 % en Afrique) au système agro-industriel actuel contrevient à la volonté et la nécessité d’autonomie des paysans dont nombreux sont engagés dans des luttes contre l’accaparement des ressources phytogénétiques, pour l’accès aux terres et aux semences.

La « guerre aux paysans » n’est pas un euphémisme. En France, en 2015, la sécurité sociale agricole (MSA) dénombrait plus d’un suicide d’agriculteur par jour. Si le surendettement irréversible est un facteur essentiel de ce triste phénomène, la dévalorisation des savoirs paysans et l’impossibilité de les mettre en œuvre, la perte de sens de leur activité dès lors qu’ils ne sont plus qu’un maillon de la chaîne de production agroalimentaire jouent pour beaucoup dans cette hécatombe.

La plantation et la mise en exploitation des femmes et des hommes (esclaves puis libres) et de la terre par une « organisation scientifique » du travail préfigura la révolution taylorienne et fordiste des industries.

Le premier et ultime argument des industriels du secteur agroalimentaire pour justifier qu’il n’y a pas d’alternative à leur modèle destructeur est la nécessité de sa mise en œuvre pour nourrir l’humanité. Néanmoins, le nombre de personnes sous-alimentées reste stable depuis le début de la « révolution verte » quand le nombre de personnes souffrant de carences nutritionnelles et de problèmes de santé générés par une mauvaise alimentation ne cesse, lui, d’augmenter.

Le problème qui se pose à l’agriculture n’est en effet plus, depuis un siècle, celui de produire en quantité suffisante pour nourrir l’humanité mais celui de la gestion de la surproduction du secteur agro-industriel. L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estimait ainsi qu’en 2012 environ 1,3 milliard de tonnes de denrées alimentaires étaient jetées chaque année, soit un tiers des aliments produits pour la consommation humaine. Dans le même temps, selon l’Unicef, un enfant de moins de 5 ans sur trois ne reçoit pas l’alimentation dont il a besoin. En 2019, environ dix millions de tonnes de nourriture ont été jetées en France où, là aussi, la malnutrition des enfants perdure et où plus de neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.

La sous ou malnutrition n’est donc pas un problème de production mais un problème de moyens pour les plus pauvres d’accéder à la nourriture, en quantité et qualité suffisante. Ainsi, les famines du 20e siècle auront presque toutes eu un fondement géopolitique et se seront avérées liées à des conflits ou des déplacements de population.

La privation d’accès à la nourriture peut aussi être la conséquence de choix politiques délibérés empêchant l’accès aux aliments à tout ou partie d’une population : sanctions, restrictions, blocus, embargos… Parler d’« arme alimentaire » n’est donc pas non plus un euphémisme : l’alimentation a été et est une arme économique et politique, une arme de guerre, avec des effets immédiats sur la sécurité alimentaire des populations, l’économie des pays et donc sur la stabilité politique et sécuritaire des États.

On ne saurait enfin oublier que les principaux acteurs de l’agro-industrie ont d’abord été des acteurs du business de la mort à échelle industrielle.

L’agriculture « moderne » est née de la guerre moderne. Ainsi, comme le relève Jean-Pierre Berlan, « non seulement la Première Guerre mondiale décime la paysannerie, mais surtout elle accouche de trois innovations industrielles : les explosifs-engrais, les gaz de combat-pesticides et les chars de combat-tracteurs qui vont liquider la paysannerie, fondement des sociétés humaines depuis dix mille ans. »

La transformation du monde agricole a été la condition sine qua non de l’industrialisation et de l’urbanisation, de la naissance de l’État et de la société moderne. La transition vers ce nouveau type de société et vers un « homme nouveau » implique que le monde traditionnel – ses usages, ses modes de régulation, mais aussi ses pratiques et ses savoirs – disparaissent. La liquidation de la paysannerie occidentale a produit un nouveau type de pratiques agricoles. Mais, au lieu de la profusion et de l’abondance annoncées, elle aura produit un épuisement des sols, une déforestation massive, la paupérisation de la majorité des agriculteurs occidentaux qui ont joué le jeu de la modernisation, et la ruine des autres paysans.

« Non seulement la Première Guerre mondiale décime la paysannerie, mais surtout elle accouche de trois innovations industrielles : les explosifs-engrais, les gaz de combat-pesticides et les chars de combat-tracteurs qui vont liquider la paysannerie, fondement des sociétés humaines depuis dix mille ans. »

— Jean-Pierre Berlan

L’agriculture qui aurait pu, et pourrait être, un moyen de lutte contre le changement climatique participe et démultiplie, au contraire, le bouleversement rapide des écosystèmes naturels et cultivés (désertification et inondations, cyclones et tempêtes…) et amplifie ses conséquences (déplacements de population, conflits pour l’accès aux ressources, aux terres et à l’eau…).

Si l’on peut parler de guerre contre la paysannerie, cette guerre a aussi été – et est peut-être principalement – une guerre des représentations dont l’objectif est le contrôle des imaginaires, le contrôle du pensable et des possibles.

Les vendeurs de poisons qui ont initialement produit les armes chimiques utilisées dans les différents conflits du 20e siècle, ensuite recyclés comme « produits phytosanitaires » (herbicide, fongicide, larvicide, nématocide…), se présentent aujourd’hui comme des professionnels des Sciences de la vie. Ceux qui veulent s’accaparer semences et terres prétendent assurer la sécurité alimentaire de l’humanité quand ceux qui œuvrent activement à la destruction des sols et de la biodiversité disent agir pour le bien commun.

C’est ce monde orwellien accompli qu’il s’agit de démystifier, et dont nous proposons ici de mettre à nu les ressorts, les desseins et les pratiques.

Jean-Luc Galabert, Bruno Gouteux

Image:
Remplissage d’un épandeur avec l’herbicide Lasso de Monsanto.
Photo : United States Department of Agriculture (USDA).

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