L’Ukraine abandonnée, le crime de l’humanité

par | 16 Avr 2022 | Informations

Stopper la destruction de l’Ukraine tant qu’il est encore temps

Lu dans Le Monde

Dans l’édition du Monde datée du 9 avril, un article résume assez bien la situation sur le front ukrainien. Pour les puissances démocratiques, il s’agit d’en faire surtout le moins possible en faveur de ce pays agressé, et la puissante OTAN avoue trembler devant la menace nucléaire russe, prise au sérieux…

À Bruxelles, ces 6-7 avril 2022 se réunissaient les ministres des Affaires étrangères de l’OTAN. Jean-Pierre Stroobants, le correspondant du Monde, donne une idée des pensées en circulation dans cet aréopage. « Il faut arrêter la guerre sans faire la guerre. » « Aucun pays n’est favorable à l’envoi de troupes en Ukraine. » « Plus question non plus de livraison d’aviation de combat.  » Il s’agit d’éviter « l’escalade », « qui déboucherait sur un conflit ouvert aux conséquences incalculables  ». On nous dit aussi que « l’intérêt des États-Unis et du peuple américain n’est pas d’entrer en guerre contre la Russie ». « Il n’y aura pas d’intervention directe des alliés parce que la menace de riposte nucléaire agitée par Vladimir Poutine a porté.  »

C’est dans cette ambiance qu’était quand même invité le ministre des affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kouleba. On lui a promis des armes « pour faire en sorte que les Ukrainiens puissent se défendre eux-mêmes ». Mais ce n’est qu’une « promesse ». « L’armement, c’est maintenant ou alors ce sera trop tard », dit Kouleba. « Et beaucoup de gens vont mourir », souligne-t-il. Les promesses seront peut-être tenues, « la question, c’est quand », insiste le diplomate. « Mais les États présents actuellement sur des théâtres extérieurs ont leurs propres besoins », lui répond-on… Sans être présente sur des « théâtres extérieurs », on estime par ailleurs à Bonn que l’armée allemande manque de matériel pour elle-même et ne saurait se démunir.

Le ministre ukrainien pouvait aussi rappeler la donnée fondamentale du conflit : « Tant que l’Occident continue d’acheter le gaz et le pétrole à la Russie, il soutient l’Ukraine d’une main tout en soutenant la machine de guerre russe de l’autre. » Un ministre espagnol pouvait préciser la chose : « Nous avons octroyé pour un milliard d’euros d’armements et d’aide à l’Ukraine. C’est ce que nous payons à Poutine tous les jours pour l’énergie qu’il nous vend.  »

« Sur une base bilatérale », on pourrait même fournir « des armes lourdes », système de défense aérienne ou antichar. Boris Johnson a même été à Kiev pour proposer une centaine de blindés. Les États-Unis pourraient fournir « des pièces d’artillerie  », et des « systèmes de défense côtière ». Pendant ce temps, il y a toujours urgence pour des munitions, des équipements de protection ou de l’aide médicale — même de ça il manque. Quant au fait que cette aide très minime se fasse « sur une base bilatérale », à laquelle s’engagent certains États, mais pas tous, il signifie en clair que l’OTAN refuse d’endosser collectivement ce niveau de soutien.

Principale conclusion de cette réunion désespérante jusqu’au bout : les pays membres réfléchissent à augmenter leurs budgets militaires… On se demande pourquoi si leurs budgets déjà faramineux ne servent à rien…

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Lu dans le New York Times International

C’est en première page, une « opinion » de Paul Krugman, fameux chroniqueur et « Prix Nobel » d’économie en 2008. En guise d’opinion, Krugman rappelle ce fait, décisif, connu de tous : « la guerre d’agression de Poutine se finance avec l’argent que la Russie reçoit pour la vente de son gaz et de son pétrole à l’Europe ». Ainsi, l’Allemagne, principal client du gaz russe, est devenue le principal facilitateur de la guerre en Ukraine. Krugman se penche ensuite sur l’argument qui voudrait que l’Allemagne — comme l’Italie, la France et le reste de l’Europe — ne puisse pas de débrouiller sans ce gaz russe dont les factures payent les bombes qui écrasent les villes ukrainiennes l’une après l’autre.

« Bien sûr que couper rapidement ou même réduire grandement ce flux de gaz serait douloureux », admet Krugman. Mais il relève que des études ont été faites pour mesurer cet impact, par divers instituts, en Belgique ou en Allemagne, comme par l’Agence internationale de l’énergie, basée à Paris, pour conclure qu’une réduction drastique des importations russes en Allemagne serait loin d’avoir un effet catastrophique. Le think tank allemand envisageait une gamme de possibilités, évaluant que dans le pire des cas l’Allemagne subirait une baisse de 2,1 % de son PIB.

Krugman rappelle ensuite malicieusement qu’entre 2009 et 2013 la Grèce avait subi une baisse de 21 % de son économie, avec un taux de chômage de 27 %, suite aux mesures imposées par l’Allemagne — et la France, qui en profitait pour vendre des avions Dassault à ce pauvre pays exsangue, en faillite principalement du fait de son budget militaire…

Pour en revenir à l’Ukraine, la conclusion de l’éditorialiste du New York Times est simple : il ne reste qu’à espérer que produise un effet la prise de conscience du fait qu’en refusant d’arrêter le flux du gaz russe, l’Allemagne devient complice de facto des crimes de masse entrepris en Ukraine.

Ce dernier point devrait effectivement être décisif : financer une guerre d’extermination, c’est s’en rendre complice. Si l’Allemagne et l’Italie dépendent pour 37 % de leur gaz des fournitures russes, la France s’alignerait pour un modeste 11 %… C’est assez. Tous les pays qui persistent à maintenir ce contrat, tout en distribuant toutes sortes de « sanctions » inutiles, sont collectivement complices des crimes que tout le monde peut voir à la télé tous les jours.

Prétendre ne pas pouvoir se passer des hydrocarbures russes, c’est mettre en avant le confort des populations, tout en oubliant l’intérêt écologique manifeste qu’il y aurait à passer de façon accélérée aux énergies renouvelables pour amoindrir la douleur. Or, comme on vu, même l’Allemagne dont l’économie serait le plus durement impactée, n’a que très peu à perdre et beaucoup à gagner, non seulement en termes d’indépendance, ce qui n’est pas négligeable lorsqu’on se confronte à une puissance aux ambitions impériales non dissimulées, mais aussi pour participer efficacement à la réduction indispensable de la consommation d’énergies fossiles, si on ne veut pas continuer à détruire la planète.

Ce qui est vrai pour l’Allemagne est vrai pour tous. D’autant qu’il n’est pas difficile, comme l’Italie vient de le conclure avec l’Algérie, de chercher d’autres fournisseurs, pour cette part d’importations dont on ne pourrait se dispenser. Dans un cas comme la France, dont les fournitures sont plus diversifiées, il suffirait d’augmenter un peu de ce qu’on importe aussi d’Algérie, mais plus encore de Norvège, la Russie ne pesant pas plus que les Pays-Bas dans la consommation française…

On brandit à l’OTAN, le péril nucléaire, mais Poutine pulvériserait-il Berlin si l’Allemagne réduit demain sa dépendance au gaz russe et arrête de payer sa guerre ukrainienne ?

Et à Paris ? Craint-on sérieusement une guerre mondiale si Engie et Total arrêtaient demain leurs importations criminelles ?

Parlant de guerre atomique, la France est très mal placée pour craindre quoi que ce soit. N’est-ce pas le sens de la politique de « dissuasion » au nom de laquelle le budget de la Nation consacre plusieurs milliards par an à entretenir des bombinettes, d’une puissance de « 100 Hiroshimas » minimum, portées par des missiles réputés pour leurs performances, dans des sous-marins nucléaires prévus pour pouvoir riposter du fond des mers en toutes circonstances ?

Si Paris était touché, Poutine suiciderait Moscou en même temps — l’argument peut sembler de poids. Il est si efficace d’ailleurs qu’on pourrait imaginer d’offrir ce « parapluie » atomique à l’ensemble des autres pays européens, et au-delà, pourquoi pas ? Cela donnerait au moins un sens à cette folie patriotique — la France seule pourrait se porter garante de la paix nucléaire, mondialement, en offrant ses services à l’humanité. (Une telle posture permettrait de facilement mutualiser la dépense, d’ailleurs.)

Ainsi, en Allemagne comme en France, en Autriche ou ailleurs, il y a un consensus entre puissances européennes pour soutenir, de facto, comme dit Krugman, la politique expansionniste de la Russie.

Sans vouloir utiliser de grands mots, cela revient, là aussi de facto, à une vassalisation de l’Europe.

Plus le domaine russe s’agrandira, plus sa puissance grandira, et les Européens, incapables de répondre aujourd’hui, se pliant à une menace nucléaire fantaisiste, tout en persistant à être les banquiers du crime, ne sont pas près de perdre l’habitude de ramper.

Ce qui est en jeu en Ukraine, c’est bien sûr la liberté — comme en Syrie précédemment, même s’il s’agissait d’une révolution à Alep ou Damas alors que c’est un pays avec ses institutions démocratiques qui se défend aujourd’hui de Kiev à Odessa. En Syrie aussi, Poutine a pu librement écraser un peuple sous ses bombes, sans susciter réellement d’opposition des mêmes puissances qui se couchent aujourd’hui (parmi lesquelles les États-Unis, même s’ils n’achètent pas de gaz et se hasardent à user d’un ton polémique, comme faisaient les Français en Syrie).

À plus petite échelle, on a assisté en Syrie exactement à la même comédie qu’en Ukraine aujourd’hui, où on apportait le soutien le plus minime possible à une population soulevée massivement contre son dictateur, permettant que se prolonge la guerre civile (sans même apporter aux Syriens la défense antiaérienne qu’on fournit aujourd’hui au compte-gouttes aux Ukrainiens), mais ne faisant jamais en sorte de mettre les révolutionnaires en position de gagner (ce qu’une simple interdiction aérienne aurait probablement permis dès le début des bombardements d’Alep en 2012).

On aide les Ukrainiens « à se défendre eux-mêmes », mais pas trop, ne laissant pas beaucoup de doutes sur l’issue des combats face à une Russie dont les moyens sont quasiment illimités (à un milliard par jour…)

Car le scandale est là : aujourd’hui Marioupol est abandonnée faute de moyens militaires. Et ce ne sont pas les hommes et femmes prêts à se battre qui manquent, mais les armes et les munitions qui leur permettraient de ramener la Russie dans ses frontières.

Ici, le consensus populaire prorusse facilite bien sûr de ne prendre aucune mesure. Le nombre de candidats prorusses à l’élection présidentielle en est un indicateur. Éric Zemmour l’aura été ouvertement. Et le fait d’être officiellement financée par Moscou n’a pas empêché Marine Le Pen d’arriver au deuxième tour… Il n’est pas interdit de relever que si la gauche avait présenté un front uni au moins sur cette question, on n’aurait pas vu Yannick Jadot tout seul pour demander le retrait de Total, et peut-être cela aurait-il au moins une influence sur la gauche allemande, elle au pouvoir — si la gauche française exprimait une position claire…

On serait ainsi « pacifistes », mais pas moins qu’en 1938 cette position rassemble un mélange d’opinions souvent ambigües parmi lesquelles l’anti-américanisme est en bonne place. Ainsi, à choisir, on préfèrerait une Russie se prétendant garante d’un monde « multi-polaire » à un empire américain triomphant.

Pas si triomphant pourtant, « l’empire américain », après avoir quitté Kaboul en catastrophe, comme il y a quelques années l’Irak, et abandonné le mouvement démocratique à Hong Kong comme en Birmanie. En dépit de leur faramineux budget militaire, les États-Unis sont en fait revenus à leur isolationnisme traditionnel. Et Taiwan peut craindre d’être abandonnée demain exactement comme l’Ukraine aujourd’hui. De l’autre côté, Poutine déploie une stratégie dite «  eurasiatique » qui ambitionne explicitement qu’un bloc autoritaire fascistoïde s’impose, avec ses alliés, « de Lisbonne à Pékin ».

Lorsque les « puissances occidentales » sont unanimement complices de l’entreprise d’éradication de l’Ukraine, elles adhèrent en fait à ce scénario et les « pacifistes », comme en 1940, se résignent par avance à la volonté de domination exprimée, hier par Hitler aujourd’hui par Poutine. Nous revivons ainsi, de l’intérieur, l’expérience de la Collaboration, ce mystère historique. Des « élites » fanatisées, Zemmour aujourd’hui hier Brasillach, s’appuient alors sur la lâcheté du peuple pour aboutir à ce résultat fantastique : des nations sans nationalisme, des peuples sans fierté, quelque chose comme « la fin de l’histoire » pour ces vieux pays.

En 1940, c’était la France qui démissionnait — et le général de Gaulle réussira le tour de force de créer l’illusion inverse en 1944, en s’appuyant sur une « résistance » qui fonctionnait plus comme mythe que comme réalité. On comprend que le pays était épuisé, après les guerres de Napoléon 1er, finalement perdues, et celles de Napoléon III, qui s’étaient lamentablement conclues à Sedan, puis la 1re Guerre mondiale, où l’on se sacrifiera très au-delà du pensable pour déboucher sur une victoire ambigüe, qu’il faudra légitimer au prix de beaucoup de mensonges historiques, pour asseoir le scandaleux traité de Versailles en 1918. Et non, bien sûr, on ne voulait pas « revivre ça » en 1940.

« Plutôt nazis que morts » sera alors, en fait, l’opinion dominante.

De même, on comprend que l’Allemagne s’est épuisée dans l’énorme effort de la 2e guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est devenu comme la France un peuple lâche, sans volonté propre, sans réel désir de faire valoir son point de vue dans la marche du monde. C’est ce qu’incarne Olaf Scholz, son actuel dirigeant, pendant qu’un de ses éminents prédécesseurs, Gerhard Shröder, s’est carrément mis au service de la Russie.

Toute honte bue.

Le débat est en cours, et on espère que les Verts allemands parviendront à faire valoir le minimum de dignité qui s’impose. Mais n’auraient-ils les moyens de rompre la coalition gouvernementale, forcer au besoin le retour aux urnes pour balayer cette partie de la gauche prête à pactiser avec le nouveau fascisme russe incarnée par Shröder et Scholz ?

On note qu’en France les prises de position « courageuses », qualifiées de « va-t-en guerre », exprimées par le candidat écologiste Yannick Jadot, ne semblent pas lui avoir rapporté beaucoup de voix. À l’inverse, ce sont les candidats ouvertement prorusses, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui ont fait des scores de fait impressionnants. Qui sait si demain Scholz revenant devant les électeurs avec son bilan minable en Ukraine et son inféodation à Moscou non dissimulée, ne se verrait pas, de même, plébiscité ? Il faut, bien sûr, faire le pari inverse.

La Russie, congelée par soixante-dix ans de communisme, et traumatisée par l’effondrement brutal de sa puissance il y a trente ans maintenant, aurait une réserve d’énergie, serait encore un « peuple jeune »… Et les Ukrainiens, eux, feraient les frais de cette valse des nations…

Il reste à regarder si par hasard la force du droit ne pourrait pas quand même quelque chose pour l’Ukraine. Joe Biden dénonce aujourd’hui le « génocide » en cours. Or il ne s’est pas trompé. Ce ne sont pas seulement les massacres et viols systématiques de civils qui permettent de le dire, mais simplement l’analyse du discours de Poutine et de son staff : il s’agit bien de faire disparaître l’Ukraine comme entité politique, mais pas seulement puisque c’est la négation même de l’être ukrainien qui est claironnée par les idéologues de Moscou.

Qu’au passage les Ukrainiens soient traités de « cafards » — comme les Tutsi au Rwanda — n’est bien sûr pas un « détail ». C’est bien de cela qu’il s’agit, d’une guerre d’extermination où un peuple voudrait se débarrasser d’un autre pour « exister »… Comme les Turcs en 1915, les Allemands de 1933 à 1945, et les Hutu en 1994.

Car le droit reste le dernier recours. « Le peuple doit se battre pour sa loi comme pour ses remparts », disait Héraclite. Certes le crime des jeunes-turcs n’est toujours pas assumé plus d’un siècle après. Certes Nuremberg n’a pas réellement accompli la « dénazification » qui s’imposait. Certes on ne parle toujours pas de « réparations » pour les Tutsi.

Ainsi la construction du droit anti-génocidaire aura été jusque-là particulièrement défaillante — et on comprend ceux qui ne craignent pas la récidive, tel Poutine, sorti indemne — sinon renforcé — de l’extermination des Tchétchènes comme des Syriens, qui s’en prend aujourd’hui à l’Ukraine avec la complicité générale.

Il n’en reste pas moins qu’un crime n’a pas de légitimité. Et qu’Olaf Scholz est déjà incriminé en une du New York Times… Les Ukrainiens ne sont pas seulement capables de résister militairement, mais aussi de porter l’argumentaire du droit international comme des droits humains. Bien sûr, il n’est pas certain que cela suffise, mais il est insensé que l’humanité tout entière sombre dans le néant programmé qu’offrent les fascistes en Russie comme en France.

Krugman a raison : seule la conscience du crime éhonté des Européens peut arrêter l’entreprise de destruction qui s’abat sur l’Ukraine qu’il faut stopper tant qu’il est encore temps.

MS

Illustration :
Ville de Kharkiv, 2ème plus grande ville d’Ukraine (et capitale de l’oblast de Kharkiv). Rue après un bombardement lors de Invasion de l’Ukraine par la Russie, 1er mars 2022, par Міністерство внутрішніх справ України.

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