Note de lecture
L’histoire secrète des guerres biologiques

« On peut utiliser les microbes pour le meilleur ou pour le pire, pour prévenir et combattre les maladies, ou, au contraire, pour les propager. »

Patrick Berche, L’histoire secrète des guerres biologiques. Mensonges et crimes d’État, Robert Laffont, 2009

Dès le prologue, l’auteur, Patrick Berche, médecin bactériologiste et membre du Conseil national consultatif pour la biosécurité, énonce les usages contradictoires que l’on peut faire des microbes.

Utiliser des organismes vivants pour rendre malade, affaiblir, affamer ou tuer questionne autant d’un point de vue éthique que pratique – les conséquences n’étant pas toutes prévisibles.

C’est ce que l’auteur se propose de documenter dans cet ouvrage où il décrit comment les États ont mené et mènent encore des attaques biologiques non seulement contre les troupes ennemies en temps de guerre mais aussi contre les populations grâce à des recherches de plus en plus poussées, menées dans des laboratoires secrets.

L’utilisation du vivant pour tuer ne date pas d’hier. Dès le Néolithique, écrit l’auteur, les êtres humains propagent intentionnellement des germes mortels en utilisant le venin de serpents ou le curare par exemple sur la pointe de leurs flèches.

Pasteur, en 1887, offre son aide aux Australiens afin d’éradiquer les lapins qui se reproduisent trop vite et détruisent les productions agricoles du pays. Il propose alors « un poison doué de vie » seul moyen pour que la maladie devienne « épidémique » comme il l’écrit lui-même au directeur du journal Le Temps. Il faudra finalement attendre 1938 pour que l’on répande le virus de la myxomatose en Australie sur un milliard de lapins dont le taux de mortalité est de 99,9 %. Cependant, les lapins qui ne meurent pas, étant naturellement résistants au virus, se reproduisent et finissent par créer une population insensible à la maladie qui prolifère de nouveau sur l’île.

La variole, l’« une des plus redoutables armes biologiques contre l’humanité » écrit Berche a, entre autre, accéléré le génocide des Indiens dans les Caraïbes lorsqu’on a fait venir, à partir de 1503, des esclaves d’Afrique où cette maladie était endémique. Éradiquée depuis 1980, certaines souches n’ont cependant à ce jour pas été détruites et sont conservées secrètement dans divers laboratoires à travers le monde. En 1979, sur demande de l’OMS, de nombreux pays acceptent de détruire le virus de la variole « à l’exception de la Grande-Bretagne, de la Chine, de l’Afrique du Sud, des États-Unis et de l’ex-URSS qui gardent leurs souches ». Comment expliquer que des pays décident tout simplement de conserver un virus mortel capable de décimer la population mondiale, ce d’autant plus que la moindre erreur de manipulation peut conduire à une catastrophe à l’échelle de l’humanité ?

«Une façon plus scientifique de tuer»

Lors de la première guerre mondiale, l’Allemagne va secrètement utiliser le bacille du charbon dans l’intention de contaminer les chevaux qui assurent le transport des marchandises ou encore pour tuer le bétail et empêcher ainsi l’ennemi de se nourrir. Les Français auraient alors répliqué de la même manière.

En 1915, le chimiste allemand Fritz Haber fabrique le gaz moutarde utilisé par les Prussiens pour la première fois à Ypres, le 22 avril 1915. On dénombre, ce 22 avril, environ 5 000 morts et 10 000 blessés.

C’est ce même Fritz Haber qui découvre le procédé qui permet de développer les engrais chimiques et qui sera récompensé en 1918 par le prix Nobel de chimie, en même temps que certains l’accusent de crime contre l’humanité ! Haber évoque « une façon plus scientifique de tuer » lors de son discours pour le Nobel.

Mais il ne s’arrêtera pas là car il mettra aussi au point le Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz. Ses origines juives l’amèneront cependant à quitter l’Allemagne en 1933…

1921 marque le point de départ en France du programme d’armes biologiques. Auguste Trillat, un chimiste qui dirigeait alors un laboratoire naval de recherche va en être nommé directeur. Il commencera par travailler sur la réalisation d’une bombe aérienne capable de disséminer une charge biologique.

D’après lui, cependant, les armes biologiques manquent de précision pour cibler les forces ennemies. Il est donc préférable de frapper les troupes arrières, les troupes de réserve, le bétail, les populations civiles, les champs et les récoltes, l’eau et les réservoirs…

En Grande Bretagne, c’est sous Churchill, en 1940, que vont débuter les recherches scientifiques sur la guerre biologique. La nécessité d’essais à l’air libre pour tester les bombes de dissémination du bacille du charbon va amener les Britanniques à acheter l’île de Gruinard en 1942. Cette petite île inhabitée de seulement deux cents hectares est située à une vingtaine de kilomètres de l’Écosse.

On achète alors 150 moutons pour tester le charbon. Les essais sont de plus en plus concluants. Cependant, les conséquences de telles activités n’ont pas été totalement évaluées et les essais vont être interrompus un an plus tard car les cadavres des moutons enterrés sur l’île sont entraînés par la mer suite à une tempête et contaminent le bétail des côtes écossaises. On accusera alors un navire grec d’avoir déversé des carcasses malades dans l’océan près des côtes écossaises et l’affaire sera réglée, les éleveurs dédommagés.

Ces essais ont tout de même permis de conclure que les spores du charbon sont d’une efficacité redoutable.

Image: Camp Detrick, Maryland

Class III cabinets at the U.S. Biological Warfare Laboratories, Camp Detrick, Maryland

 

Les Britanniques vont alors se tourner vers les États-Unis pour poursuivre à Fort Detrick (qui est aujourd’hui un centre de recherche biomédicale abritant un laboratoire P4), dans le Maryland, la production de grandes quantités de spores du bacille de charbon.

Dès 1944, d’autres installations dans l’Utah et l’Indiana vont voir le jour car la production de spores à Fort Detrick devient insuffisante – Churchill commande cette même année 500 000 bombes au charbon, soit la moitié de la production annuelle américaine. Les Anglais se lancent aussi dans la fabrication de près de 5 millions de bombes empoisonnées.

L’objectif était de détruire une grande partie de bétail se situant au Nord de l’Allemagne, ce qui déclencherait une grande famine et contaminerait les sols pendant des dizaines d’années. Finalement, cette attaque n’aura pas lieu mais cette technique sera cependant réinvestie en Rhodésie, en 1979, sur le bétail appartenant aux populations noires.

A la fin de la guerre, sous l’impulsion des Américains, les Britanniques poursuivent leur programme d’arme biologique.

Shiro Ishii et l’Unité 731

Shiro Ishii

 

Le Japon, de son côté, n’est pas en reste. Dès 1929, Shiro Ishii, médecin militaire, travaille secrètement sur des bactéries très puissantes. Et, pour maintenir ses activités secrètes, c’est en Mandchourie que vont se développer toutes les recherches d’Ishii en matière d’armes biologiques.

C’est là que va naître l’ultra secrète Unité 731, un immense camp d’expérimentation humaine sur des prisonniers chinois. C’est d’abord les condamnés à mort à qui l’on va inoculer le virus de la peste ou du choléra. Puis, ceux-ci ne suffisant pas, on va se tourner vers un autre public : majoritairement des soldats chinois et coréens mais aussi les « criminels idéologiques », soit n’importe qui – homme, femme (même enceinte), enfant… Chacun possède un numéro à son arrivée à l’Unité 731 et n’en ressort jamais vivant…

Cette équipe de chercheurs fera aussi exploser directement sur le terrain ennemi plus de 2 000 bombes en acier qui contiennent chacune « 1 500 petits projectiles chargés de spores » de charbon et de tétanos.

Ishii aura même l’ingénieuse idée d’utiliser les puces des rats pour permettre au bacille de la peste de se développer chez l’humain. Des dizaines de milliers de rats sont élevés dans l’animalerie de la base de Pingfan, dirigée par le frère d’Ishii, afin de nourrir et d’élever ces puces et de leur permettre de se reproduire. Une seule piqûre est mortelle chez l’humain.
On va même tester la résistance aux maladies infectieuses selon l’origine ethnique.

Vue aérienne de l’unité 731

Peu importe la capacité de résistance du détenu, il sera testé jusqu’à ce que mort s’en suive. Rien ne résiste à la volonté des chercheurs de l’Unité 731. Les détenus subissent les plus horribles monstruosités : déshydratés, affamés, brûlés, empêchés de dormir, transfusés avec du sang de cheval ou de l’eau de mer… la créativité des chercheurs en matière d’horreurs n’a aucune limite. Plus de 3 000 personnes seront exterminées dans ce laboratoire de la mort.

Et lors de la seconde guerre mondiale, les Japonais contourneront encore toutes les lois concernant le traitement des prisonniers pour poursuivre leurs recherches grâce à des équipes mobiles de l’Unité 731 qui circuleront en Chine, notamment dans le tristement célèbre camp de Mukden.

A la fin de la guerre, en guise de cadeau de départ, on offre généreusement aux prisonniers encore vivants au moment de leur libération un gâteau contaminé au bacille de la typhoïde. Personne ne doit témoigner ! Ishii fera détruire tous les documents et les équipements afin de ne laisser aucune trace des activités de la redoutable Unité 731, non sans avoir permis à des milliers de rats infectés de sortir des laboratoires pour libérer la peste dans la région…

Grâce à Truman et Mac Arthur, Ishii obtiendra cependant l’immunité pour lui et ses collaborateurs. Le dossier est classé Top secret et personne ne sera accusé de crime contre l’humanité. Ishii vivra donc paisiblement ses dernières années auprès des siens.

Le projet Whitecoat et les premières «armes ethniques» sud africaines

L’après guerre montre un accroissement dans la recherche en armement biologique. Aux États-Unis le budget passe de 5 à 345 millions de dollars en trois années seulement, de 1950 à 1953. Le pays veut être prêt à disperser des aérosols sur des régions entières. Pour cela il faut pratiquer de nombreux tests.

En 1953, le projet Whitecoat voit le jour. Il s’agit pour les Américains de pratiquer des essais sur des êtres humains volontaires : militaires, prisonniers, adventistes… 200 expériences auraient été réalisées sur environ 2 200 volontaires.

Les premières armes ethniques voient le jour et seront par la suite expérimentées en Afrique du Sud, laquelle s’inspirera beaucoup de la guerre civile en Rhodésie et de ce qu’ont pu faire les Britanniques aux populations locales sous la direction de Wouter Basson, autrement nommé « docteur La Mort ».

Les Sud-Africains travaillent essentiellement sur des substances chimiques ne laissant aucune trace mais aussi sur la création d’une arme permettant l’extermination ou la stérilisation des populations africaines et la manipulation génétique de micro-organismes rendus résistants aux antibiotiques. Ce projet disparaîtra officiellement en 1992, à la fin de l’apartheid.

Biopreparat et le développement d’un agent infectieux invisible

Pendant ce temps, en Union soviétique, apparaît en 1973 un programme militaire en armement biologique sous le nom de Biopreparat qui, officiellement, est une entreprise civile travaillant dans le domaine de la recherche de médicaments et de vaccins. Le programme s’accélère dans la décennie suivante en partie pour compenser le déséquilibre militaire face au nucléaire américain.

Biopreparat va développer des armes biologiques par manipulation génétique. La recherche, pourtant interdite, sur la variole, s’y poursuit.

Les chercheurs réussissent alors à développer une nouvelle arme biologique où l’agent infectieux a disparu lorsque se développe la maladie, ce qui rend ainsi la mort du patient apparemment naturelle. Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin que seront dévoilées les activités de Biopreparat. Et aujourd’hui la question reste entière à propos du programme russe en matière d’armes biologiques.

Des armes à la portée de tous?

Les États ne sont cependant pas les seuls à manipuler le vivant et de nombreux exemples, depuis le début des années 80, prouvent que n’importe qui avec un peu d’organisation peut mettre la main sur des armes biologiques extrêmement dangereuses.

En 1984, un attaque biologique est perpétrée sur le sol américain par la secte Rajneeshee en contaminant des aliments.

Le 20 mars 1995, cinq adeptes de la secte japonaise Aum Shirinko montent dans cinq métros différents et laissent échapper du gaz sarin, hautement toxique. Bilan : 5 500 victimes, 12 morts et 54 blessés graves. Lors de l’enquête, on découvre que les membres de cette secte ont réussi à se procurer « des stocks de bacille du charbon, de fièvre Q et de toxine botulique ». La menace terroriste prend alors un tout autre visage.

Aux Etats-Unis, Larry Wayne Harris, microbiologiste ayant des affinités avec un mouvement raciste, est arrêté en 1995 et on retrouve chez lui trois fioles contenant le bacille de la peste.

En 2001, une semaine après les attentats du 11 septembre, des lettres piégées contenant une variété moderne et militarisée du bacille du charbon sont envoyées dans divers journaux et à deux sénateurs démocrates.

Plusieurs pistes sont explorées jusqu’à ce que l’hypothèse d’un attentat islamique soit complètement écartée et que le FBI soupçonne finalement Bruce Ivins, un microbiologiste travaillant depuis 28 ans au U.S. Army Medical Research Institute for Infectious Diseases à Fort Detrick.

Guerre biologique et bioterrorisme

Patrick Berche nous démontre dans cet essai qu’une attaque biologique peut être organisée tant par un État que par des civils.

Un gouvernement semble avoir tout intérêt à se doter d’armes biologiques que ce soit, officiellement, pour se protéger – comme ne l’interdit pas explicitement le protocole de Genève de 1925 – ou plus secrètement, pour attaquer à moindre coût et de manière à la fois efficace et invisible un ennemi potentiel. Disposer de telles armes permet également de palier, sur le plan de la dissuasion ou dans le cadre d’un conflit, à l’absence d’armements nucléaires, beaucoup plus complexes à développer. Le moindre petit État devient alors aussi dangereux que n’importe quelle puissance possédant l’arme atomique…

De même, des groupes terroristes, des sectes ou même des scientifiques sur lesquels on exercerait des pressions peuvent aujourd’hui, assez facilement, se doter de ce type d’armes.

La transformation du génome, le pilotage des gènes (Crispr-CAS9) ont ouvert des voies jusqu’alors inimaginables. Aujourd’hui n’importe qui peut se procurer le séquençage de virus, qui sont publiés. Celui du virus de la variole est publié depuis 1993. On trouve aussi celui de la peste, de la lèpre, d’Ebola, du sida… et depuis janvier 2020, la séquence intégrale du génome du coronavirus, dit « 2019-nCoV ». La fragmentation de plusieurs gènes et leur recollement aléatoire annonce également l’apparition de nouveaux gènes dont les conséquences sur le vivant demeurent absolument inconnues.

Patrick Berche questionne l’accessibilité de certaines recherches, disponibles dans le domaine public et met en garde les scientifiques qui participent, tête baissée, à la course à la publication sans mesurer les risques de divulgation d’informations aussi dangereuses que, par exemple, la façon d’intégrer le gène du virus Ebola dans le génome du HIV ou la synthétisation in vitro du virus de la poliomyélite – alors que cette maladie a disparu ! – ou encore celle du virus H1N1… N’importe quel virus peut alors être synthétisé, les formules étant disponibles sur Internet !

Si les avancées de la génétique permettent aujourd’hui de créer des virus aux propriétés nouvelles, on peut aussi changer le mode de transmission de virus existants, les rendre plus dangereux, plus infectants, plus létaux. Il est important de se questionner sur la dangerosité des expérimentations menées dans les laboratoires P4, notamment quand elles visent un gain de fonction ou d’infectiosité des virus.

A la lecture de cet ouvrage de Patrick Berche, nous prenons la mesure des dangers actuels en matière d’arme biologique au fil d’un recensement précis et très documenté des avancées scientifiques.

« Chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps » écrivait Sartre après l’utilisation de la bombe atomique, à la fin du second conflit mondial. Cette sentence peut désormais s’écrire au présent, à propos de l’arme biologique, quand n’importe qui peut avoir entre ses mains le pouvoir de détruire l’humanité.

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Patrick Berche, L’histoire secrète des guerres biologiques. Mensonges et crimes d’État, Robert Laffont, 2009

Plus d’informations

Peter Williams et David Wallace, La Guerre bactériologique. Les secrets des expériences japonaises, Albin Michel, 1990

Jacques Decornoy, Cobayes humains pour l’Unité 731, Le Monde Diplomatique, août 1991

Rapport d’information sur la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, N° 2788, Assemblée nationale, 2000.

Vandana Shiva et d’autres écologistes lancent l’alerte sur le « pilotage des gènes », Reporterre, 9 septembre 2016

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