Le virus du Covid s’est-il transmis naturellement à l’homme, ou un laboratoire, comme le P4 installé à Wuhan, pourrait-il être à l’origine d’une fuite accidentelle ?

Bonne question.

Reste l’hypothèse d’une fuite intentionnelle attribuable à une opération de guerre biologique, « l’ultime argument des rois ».

Ci-après, passage en revue de quelques lectures pour en savoir plus.

Au long du confinement, il y aura eu le temps de commander quelques livres, une petite bibliothèque, sur un sujet dont on entendait peu parler et qui semblait pourtant toucher de près à la situation très curieuse que l’humanité découvrait d’un coup, une pandémie et les mesures l’accompagnant, port de masques, tests, et donc ce fameux confinement, sorte de grève générale universelle, arrêt soudain de la machine monde, rien de moins. On appelait ça « guerre bactériologique », jusqu’à préciser l’objet en l’appelant « guerre biologique », puisque cette discipline s’intéresse autant à certains champignons et non moins qu’à des bactéries et à des… virus.

Où il est question d’exterminer… cinq milliards de personnes…

Voyons un peu ces livres, qui semblaient jusque-là des essais de futurologie dont on ne comprenait pas bien le sens, et qui désormais en sont lourds. Comme je cherchais de la documentation sur le sujet, on me recommanda un vieux film (moi qui n’en vois que si peu), L’Armée des douze singes, où il est question d’exterminer… cinq milliards de personnes. C’est beaucoup. Non moins réaliste dans les cartons de la guerre biologique.

Au hasard, un premier livre surnage, Les Menaces biologiques, sous-titré « Biosécurité et responsabilité des scientifiques ». Il s’agit d’un ouvrage collectif de trois auteurs pour le compte de l’Académie des sciences, édité en 2008. Un deuxième, publié en 2019 et préfacé par un général, Les armes de destruction massive et leur interdiction, certes moins bon, n’est pas plus rassurant. De même, le chapitre consacré à « l’armée et la guerre biologique » dans Ces OGM qui changent le monde, publié en 2004, n’est pas moins inquiétant. Où l’on comprend combien la génétique a pu bouleverser les perspectives de cette véritable « arme de destruction massive », pour laquelle plus rien ne semble impossible.

Plus ancien, publié en 1967, Vietnam, guerre chimique et biologique, donne un aperçu sur ces réalités. En introduction de son cinquième chapitre, sur la « guerre bactériologique », son auteur, Michel Sakka, résume le sentiment qui est le nôtre : « Lorsqu’on lit les ouvrages ou les articles qui ont trait à cette question, et que l’on constate la minutie, la somme de recherches effectuées pour trouver les germes les plus résistants, les plus virulents, les plus toxiques, ceux qui provoquent l’épidémie la plus mortelle, la plus rapide, la plus extensive, l’on peut se demander si on rêve. » Plus ancien encore – publié en 1935 chez Charles-Lavauzelle & Cie, s’autoqualifiant d’« éditeurs militaires » –, La Guerre bactériologique par Auguste Sartory, éminent professeur – pour lequel existe une fiche Wikipédia –, qui rendait compte des « beaux travaux » du professeur Trillat. « Beaux » ? Le mot surprend, surtout quand on a lu ce rapport qui détaille les techniques de propagation, et les maladies épidémiques étudiées, les plus virulentes, bien sûr, peste et choléra, polio ou encéphalite… Auguste Trillat ayant surtout révolutionné l’étude des moyens de diffusion, principale difficulté pour cet art militaire-là.

Beaucoup plus récent, traduit de l’américain, Germes, les armes biologiques et la nouvelle guerre secrète, publié en 2002, est l’œuvre de trois journalistes du New York Times. Grosse enquête qui révèle à la fois comment on joue avec le feu et combien on peut s’en préoccuper dans la démocratie américaine. On y apprend une foule de détails, y compris sur le programme soviétique, dont une bonne part aurait été démantelée, ou bien sur l’Afrique du Sud, avec son « docteur la mort » dont on n’aura découvert l’action qu’à la fin de l’apartheid.

L’autre grand livre de cette bibliographie, français celui-là, est l’œuvre de Patrick Berche, L’histoire secrète des guerres biologiques, sous-titrée « Mensonges et crimes d’État », publié en 2009. Coauteur du rapport de l’Académie des sciences paru en 2008, ce grand professeur aura ainsi produit la meilleure synthèse des connaissances sur le sujet. Seul hic, il n’aura pas lu La Guerre biologique, aventures françaises, paru en 2017 aux excellentes Éditions matériologiques, œuvre d’Étienne Aucouturier, professeur en Sorbonne. Résumé de sa thèse, passionnante recherche sur un domaine où, plus encore que pour le nucléaire, les Français atteignent l’excellence, surclassant les concurrents non par l’ampleur des programmes, mais par la durée et la qualité des travaux qui s’étalent sur plus d’un siècle maintenant, en fait depuis Pasteur, au point où on peut parler d’une véritable avance française en la matière… Ainsi toutes ces histoires, quand elles ne témoignent pas directement des recherches menées en France, ont la curieuse particularité de les omettre… Aucouturier raconte comment, dès avant la Première Guerre mondiale, la France a fait une spécialité de ces recherches d’armes efficaces et peu coûteuses, bien qu’elles soient prohibées et manifestement immorales, s’attaquant aux populations civiles principalement. Il évoque les « beaux travaux » du professeur Trillat, dans l’entre-deux-guerres, puis la reprise de ces recherches dès 1945, en particulier dans le désert algérien.

« B2-Namous » s’appelait le centre de recherches ultrasecret – comme toujours pour la guerre biologique –, où s’étudiait également la guerre chimique (la recherche sur les gaz servant souvent de couverture à celle sur les virus et bactéries). Les promoteurs de ces expériences avaient certes conscience de leur dangerosité, choisissant d’y procéder au plus loin possible de zones habitées – ce qui n’empêchera pas des Bédouins d’en subir les effets, pour eux-mêmes et leurs troupeaux, et d’être indemnisés, sur demande de l’ambassade de France, pour ne pas faire de vagues.

Ainsi, après la terrible guerre d’indépendance, les nationalistes algériens signaient les accords d’Évian en accordant à l’ancienne puissance coloniale de disposer de bases militaires dans le désert, pour y procéder à des essais nucléaires. On connaît l’histoire de Gervoise, une des plus importantes explosions de tous les temps, battue seulement par la mythique Tsar bomba soviétique. Beaucoup plus secrètement encore, se poursuivait un programme d’expériences chimiques et « bactériologiques » qu’il était impensable de mettre en œuvre sur le territoire national. Au terme des cinq années prévues par ces annexes secrètes des accords d’Évian, on trouvera solution à Tahiti pour les essais nucléaires, mais, pour les expériences chimiques et « bactériologiques », il sera indispensable de prolonger le bail de B2-Namous pour de nombreuses années, au moins jusqu’en 1978, sous couverture d’une entité « privée », la Sodeteg. La même Sodeteg qui installera bientôt en Irak une usine de lait en poudre… On frémit en pensant à ce qu’on a appelé l’Anfal, le génocide des Kurdes par Saddam Hussein, 100 à 200 000 morts asphyxiés sous d’épaisses nappes de gaz, à peine dix ans après l’arrivée en Irak des spécialistes français de la guerre chimique…

Cette histoire s’est-elle terminée ? B2-Namous ? Rasée et décontaminée… Il reste à voir ce que donnera la revendication d’indemnisation, récemment formulée par l’État algérien pour les essais atomiques du général de Gaulle, une revendication qui devrait s’élargir aux essais chimiques et « bactériologiques » de B2-Namous, à moins que le poids du secret les protège même à l’heure des réparations…

Les énormes centres de production d’armes soviétiques installés au Kazakhstan (avec le même souci d’être « au plus loin ») sont eux aussi aujourd’hui désaffectés. Aux États-Unis, de même, la recherche n’aurait pas plus de vocation « offensive » que l’innocent laboratoire Pasteur en France…

Ainsi peut-être ne fabrique-t-on plus de missiles porteurs de suffisamment de peste pour exterminer la population d’une ville comme New York aussi sûrement qu’avec une bombe H… Mais on a bien vu, tout au long de ces lectures, combien la différence est mince entre recherche visant la santé publique et celle se préoccupant au contraire de nuire au vivant, humains, animaux ou plantes.

Il y a là véritable ambiguïté dont tous les spécialistes conviennent. Comment distinguer la recherche « défensive », de vaccins, de travaux « offensifs », visant à la dissémination de poisons ? On serait plus rassuré si ces programmes supposés de santé publique n’étaient pas systématiquement contrôlés par l’armée…

Au résultat, il y a suspicion légitime de ce que nombre d’épidémies, particulièrement lorsqu’il s’agit de « nouveaux » virus, ne soient que des expériences grandeur nature, volontaires ou accidentelles, mais très possiblement intentionnelles, résultat d’un siècle de recherche qui a besoin d’applications. Du Sida au Covid 19, la suspicion revient encore et toujours.

Mais dès la grippe espagnole de 1918, la question pouvait se poser, les « beaux travaux » d’Auguste Trillat ayant pu trouver l’occasion de servir. Longtemps sous-estimée, la mortalité de cette « grippette »-là, étudiée sérieusement depuis peu, monte à plus de 100 millions d’individus, mondialement, peut-être 150 si l’on considère que les données sont très parcellaires pour la moitié de l’humanité d’alors, en Chine, en Inde et en Russie, des pays dont on sait par contre qu’ils ont été lourdement atteints… La plupart des historiens s’entendent aujourd’hui pour considérer qu’il y aurait eu 50 à 100 millions de morts…, la plus grande catastrophe de tous les temps, éclipsant la guerre de 14-18, si horriblement mortifère, qui était en train de se terminer… Plus de morts que n’en cumulent les deux guerres mondiales. Les historiens écartent l’hypothèse dite « complotiste ». Laura Spinney, auteure de La grande tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde – premier livre consacré au sujet, un siècle après… , recense les nombreuses pandémies « naturelles » survenues préalablement aux découvertes de Pasteur et de Koch. Mais on se souvient que la peste noire a ravagé entre le quart et la moitié de la population européenne, suite au catapultage intentionnel, par les Mongols en Crimée, de cadavres porteurs de cette maladie facilement transmissible que des marins apporteront à Marseille et qui se propagera dans l’ensemble de l’Europe… Mutatis mutandis, rien n’interdit d’imaginer qu’en 1918 aussi, on aurait fait une bêtise « qui échappe des mains ». Une bêtise de plus dans ce monstrueux conflit, où il n’en manqua pas. Dans la panique de cette guerre dont le résultat était incertain jusqu’à la fin, un des adversaires aurait ouvert cette monstrueuse boîte de Pandore. On observe que la population allemande, plus affaiblie en raison du blocus dont l’Allemagne faisait l’objet, sera frappée deux fois plus durement que la population française. L’armistice interviendra alors que l’armée allemande était clouée par la maladie, qui paralysait la plupart de ses divisions…

Cela n’aurait « servi » à rien, sinon à installer dans l’idée du public que cette mystérieuse « guerre bactériologique » était quelque chose de particulièrement redoutable. Une première « interdiction » était promulguée, avec le Protocole de Genève, en 1925, interdisant l’emploi et non la production d’armes. On lui ajoutera, un demi-siècle plus tard, une convention internationale interdisant derechef ces pratiques militaires reconnues comme immorales dès le départ.

Réputée comme un must, l’hypothèse ultime, la variole, promettrait une réduction très sensible de la population mondiale, dont rêvent tant de gestionnaires…

« Une originalité – et une des faiblesses – de la Convention est qu’elle n’interdit pas les armes biologiques en tant que telles mais le but dans lequel elles sont développées et utilisées », note Wikipédia. Ironie de l’histoire, c’est au cours
de ces mêmes années 1970 que l’on découvrait le potentiel des manipulations génétiques. Fascinés par les possibilités infinies offertes par ces techniques nouvelles, en même temps qu’on interdisait la guerre biologique sous toutes ses formes, les chercheurs se précipitaient dans cette voie nouvelle et prometteuse, interdite en plus d’être manifestement immorale et objectivement – très – dangereuse.

Un demi-siècle plus tard, on aura vu, de Sida en Ebola, de « vache folle » en « grippe aviaire », de Sras en H1N1, et de Chikungunya en Covid 19, tous les bijoux de cette recherche se répandre dans la nature. Le H1N1, c’était le retour de la « grippe espagnole » de 1918. Elle avait complètement disparu, au point qu’il faudra attendre 2005 pour « séquencer son génome », ayant retrouvé sur des cadavres congelés des traces de virus permettant de le reconstituer. Et en 2009, il réapparaissait, après quatre-vingt-dix ans d’absence, mais seulement quatre ans après sa « découverte »… Comme on sait, le nouvel H1N1 fera plus de peur que de mal. L’encore plus redoutable Ebola reste circonscrit en Afrique où la bataille fait toujours rage pour éviter qu’il ne se propage. Réputée comme un must, l’hypothèse ultime, la variole, promettrait une réduction très sensible de la population mondiale, dont rêvent tant de gestionnaires…

Du temps où c’était une arme, on l’appelait « l’ultime argument des rois », ou plutôt ultima ratio regum, formule latine que Richelieu faisait graver sur les canons de la monarchie, et qui sera reprise sur des obus de guerre biologique, chargés jusqu’à la gueule de peste et de choléra… Mais un des principaux avantages de cette guerre sans nom a été identifié très tôt : l’intraçabilité des responsables…

Le roi peut exterminer en toute innocence…

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