JEUX TROUBLES

Installée en 1999, la mission de l’ONU en RDC semble avoir définitivement abdiqué de son rôle de protection des populations. Alliée indéfectible de l’armée de Kinshasa, dont on sait combien la stratégie de contre-insurrection est meurtrière pour les civils…

Dans son dernier rapport, le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH) a noté, pour le mois de mars 2021 et en comparaison avec février, une augmentation de + 127 % des exactions commises par les Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC) et de + 64 % par la police (PNC), enregistrées pour la plupart au Nord et au Sud-Kivu. Trente-sept exécutions extra-judiciaires, dont trois femmes et cinq enfants, ont été également signalées.

Le document a été publié vendredi 30 avril, le jour même de la proclamation de l’état de siège dans les provinces orientales du Nord-Kivu et de l’Ituri. Pour éliminer l’« insécurité » qui y sévit et éradiquer les groupes armés qui en seraient la cause selon les déclarations officielles, ces deux régions viennent d’être soumises à la juridiction militaire et à la loi martiale. Un régime d’exception où l’administration et le maintien de l’ordre seront du ressort de l’armée, laquelle procédera à la nomination de gouverneurs et de bourgmestres militaires.

L’ONU dénonce les FARDC…

Les associations « citoyennes » de la nouvelle société civile en révolte dans l’Est ne peuvent que s’interroger. Comment peut-on envisager cette mise sous tutelle draconienne des populations par les FARDC qui, depuis des années et de plus en plus, sont la source principale de ce qu’on appelle, avec un euphémisme, l’« insécurité » ? Une armée dont les hauts gradés lèvent les impôts, règlent les conflits fonciers, occupent les camps des paysans déplacés par les incursions meurtrières, organisent la contrebande des ressources naturelles (bois, or, cacao, bananes) et agissent en connivence avec les bandes armées tribales qu’ils seraient censés combattre. Dont notamment la fameuse et « présumée » ADF, responsable, à elle seule, d’environ 6 000 morts et 2 000 disparus en six ans et demi dans le territoire de Beni, au Nord-Kivu.

En particulier avec ce groupe – une nébuleuse de milices ethniques qui n’a plus rien à voir avec l’ADF original, démantelée en avril 2014 –, les liaisons des officiers d’une brigade spéciale des FARDC, la 31e, ont été maintes fois dénoncées dans les rapports de l’ONU.

Dans des lettres adressées au secrétaire général de l’organisation, les enquêteurs envoyés depuis Washington ont à plusieurs reprises expliqué comment les plus hautes autorités militaires dépêchées à Beni pour neutraliser l’ADF ont au contraire renforcé et encadré sur le terrain les groupuscules des tueurs qui allaient massacrer les civils. Les pages de ces rapports sont accablantes. Ces officiers interdisent aux unités de la chaîne de commandement officielle des FARDC d’intervenir lors des attaques, recrutent et équipent les membres des groupes armés qui participent aux atrocités, et au besoin déploient leurs hommes sur le terrain en appui à ces derniers.

Pourtant, ce que les agences et experts de l’ONU écrivent n’est à aucun moment pris en compte par les forces de « maintien de la paix » déployées par la Maison de verre sur le terrain.

Anciennement MONUC, rebaptisée MONUSCO en 2010 suite à une évolution doctrinale qui aurait dû lui apporter une efficacité majeure dans la protection des civils et l’élimination des groupes armés, la mission onusienne demeure l’alliée indéfectible des FARDC responsables d’exactions contre les populations et complices, sinon mentors ou même concepteurs des milices qui massacrent, pillent et sèment la terreur.

… que l’ONU soutient sur le terrain

Ces ambiguïtés onusiennes ne sont pas de simples contradictions. Elles illustrent le tournant « contre-insurrectionnel » de ses missions, amorcé à la fin de la première décennie du millénaire et appliqué pour la première fois en RDC contre la rébellion du M23. Une Brigade d’intervention offensive (FIB) fut créée, qui obligea les insurgés à se replier en Ouganda.

On se demande par conséquent, comment justifier qu’après le succès contre un mouvement très structuré de combattants redoutables, mus par une vision politique et qui avaient jusque-là mis en échec des forces dix fois supérieures, les FARDC et la MONUSCO, avec la Brigade en renfort, n’arrivent pas aujourd’hui à venir à bout d’un ensemble de milices ethniques mal armées, avec des effectifs très limités et sans aucun programme en dehors du pillage des ressources naturelles et de la taxation de leurs compatriotes ? Ce conglomérat de bandes armées fluctuantes et meurtrières serait-il l’un des éléments d’une stratégie particulièrement opaque et captieuse de contrôle des populations par la violence et la terreur en une région considérée comme toujours frondeuse et mère de toutes les rébellions ? Une stratégie dans laquelle les FARDC et la MONUSCO semblent se trouver en syntonie, complémentaires dans leurs rôles différents.

À la fin du mois d’avril, le général français Thierry Lion, commandant intérimaire de la force de la mission onusienne, avait affirmé que « dans le cadre du renforcement de la brigade d’intervention de la MONUSCO, nous allons avoir une unité qui nous arrive du Kenya. Je peux également annoncer qu’il y aura une unité népalaise d’ici juillet. » Lâchée après trois semaines de manifestations contre les Casques bleus accusés de passivité, voire de complicité, avec les exécuteurs des massacres, la déclaration pose encore des questions.

Une population en révolte contre l’autorité

Contre quel ennemi ces unités spéciales des Nations unies se lanceront à l’attaque, vu que les escadrons des égorgeurs sont pour la plupart la créature d’un réseau secret d’officiers de l’armée dont elles sont les alliées ? Dans un contexte de dissimulation et de fiction outrancières, les Nations unies ne se gênent pas pour prendre leur part dans ce théâtre d’ombres qui profite du silence imposé aux populations par la terreur, protégé par des acteurs étrangers aux stratégies inavouables.

Combien de fois les tueurs à la machette ont-ils agi en toute tranquillité ou se sont repliés en proximité des bases de la MONUSCO ? Les manifestations d’avril trouvent dans ces faits tout leur sens et le renforcement de la présence militaire toute son ambiguïté. « L’arsenal militaire est déployé à Beni pour sécuriser les ADF et non les civils », avait déclaré il y a quelques mois le coordinateur de la nouvelle société civile de Beni.

Pour de nombreuses sources en effet, l’état de siège a été décrété non pour faire cesser les massacres datant de presque sept ans, mais pour mettre au pas une population désormais en révolte contre l’autorité. Depuis décembre, les cas de militaires accusés de complicité avec les assassins, et tués pour ça, se sont multipliés, autant que les manifestations contre les carnages, visant y compris la MONUSCO. Les dernières, des mamans et des enfants de Beni, ont été réprimées à balles réelles en faisant des victimes.

Pour l’instant, la Guinéenne Bintou Keïta, la toute nouvelle cheffe de la MONUSCO, se tait. Mais qui se tait, consent, dit-on.

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Luigi Elongui

Suite:
Le jeu des Nations Unies dans le théâtre d’ombres congolais (2ème volet)

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