Notre correspondant à New York, Bernard Harcourt, pour inaugurer ses chroniques dans Guerre moderne, nous envoie une analyse de la situation aux USA après l’élection de Joe Biden, et maintenant la condamnation de Derek Chauvin, mais surtout avec l’irruption de partisans de Trump, envahissant le sacro-saint Capitole, symbole et siège de la démocratie.

La contre-révolution continue sa carrière mais ne pourrait-elle voir son terme avec l’imposant programme de réformes, proposé par Biden ?

La contre-révolution a atteint son paroxysme aux USA le 6 janvier 2021, lorsque Donald Trump, alors président des États-Unis, a provoqué une insurrection visant à perturber la validation de l’élection présidentielle – ultime tentative pour empêcher la transition démocratique. L’insurrection, durant laquelle des centaines d’assiégeants ont envahi et saccagé le Capitole, s’est traduite par la mort d’au moins cinq personnes. Les terribles images de cette attaque ont pu rappeler l’assaut de la Bastille. Il ne s’agissait cependant pas d’une révolte populaire, mais d’une contre-révolution au nom de la suprématie blanche, de la xénophobie, de l’État policier. Profanant les murs du Congrès, les assiégeants y ont brandi le drapeau confédéré au nom de la liberté dans sa version nationaliste blanche.

L’assaut du Capitole a été le paroxysme d’une contre-révolution qui n’a cessé de s’intensifier. Ces dernières décennies, et principalement depuis le 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis a fait de la guerre moderne son modèle de gouvernement. Lors de ses guerres menées en Irak et en Afghanistan, et plus généralement dans la « guerre contre la terreur », on a ressorti du tiroir et réécrit les principales stratégies de la lutte contre-insurrectionnelle, formulées dans les années 1950 et 1960 (avec d’autres pouvoirs coloniaux occidentaux, dont la France et la Grande-Bretagne), et développées lors des guerres secrètes en Amérique latine. L’usage intensif de la torture par la CIA, les transferts de prisonniers hors de tout cadre juridique, les prisons cachées, les détentions illimitées au camp de Guantánamo, ont enrichi sensiblement les pratiques de la guerre moderne, étendant plus largement ce modèle de guerre contre ses ennemis extérieurs, utilisant des drones pour assassiner ses cibles en dehors de la zone de combat dans des pays comme le Pakistan, la Somalie et le Yémen. Le modèle de la lutte contre-insurrectionnelle est, dans le même mouvement, revenu à la maison : tous les savoir-faire, tactiques et équipements de la guerre moderne ont ainsi été déployés dans les rues et sur les routes d’Amérique pour réprimer les protestations et cibler les nouveaux ennemis intérieurs : musulmans, immigrants, latino-américains, le mouvement Black Lives Matter, les mouvements indigènes à Standing Rock, comme les « anarchistes » de Portland (ou, pour être plus précis, des citoyens indignés désignés comme « anarchistes » par les responsables de la « sécurité intérieure » stigmatisant leur « ennemi »)…

La guerre moderne, de toute évidence, est utilisée contre les Américains depuis déjà quelque temps. Dès les années 1960 et 1970, Edgar J. Hoover, le tout-puissant directeur du FBI, et la police locale ont mené une guerre contre-révolutionnaire à l’encontre des mouvements des droits civiques et de libération des Noirs, déployant le programme COINTEL [Note : COINTELPRO Counter Intelligence Program (1956-1971) est un programme « sale » du FBI pour espionner et déstabiliser les organisations politiques dissidentes], aussi bien contre le révérend pacifiste Martin Luther King Jr que contre les Black Panthers. Au niveau du gouvernement des États-Unis comme à celui de la police locale les mêmes tactiques de contre-insurrection allaient être déployées, pour infiltrer et semer la discorde parmi les Black Panthers, puis décapiter le parti en assassinant ses leaders, comme Fred Hampton à Chicago et George Jackson à la prison de San Quentin.

Mais après le 11-Septembre, le gouvernement par la guerre moderne s’est généralisé à travers la diabolisation des musulmans, des immigrés, du mouvement Black Lives Matter, et de quiconque résisterait aux nouvelles conditions politiques, provoquant vague après vague de pratiques contre-insurrectionnelles. Tout d’abord, une vague de tortures, d’extraditions et de détentions illimitées sous le président Georges Bush ; puis une vague d’assassinats par drone et de surveillance totale sous le président Barack Obama ; et, finalement, le choix d’une lutte contre-insurrectionnelle généralisée dans les rues de Washington DC, avec le déploiement d’une police hypermilitarisée, d’hélicoptères Black Hawk de l’armée, et de la 82e division des troupes aéroportées pour réprimer des manifestants pacifiques. Jusqu’à la contre-révolution généralisée, qui s’est matérialisée le 6 janvier dernier.

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Durant l’été 2020, les manifestations massives pour Black Lives seront le retour de bâton en défaveur d’une police paramilitaire. J’écrivais alors : « Trump a peut-être bel et bien déclenché cette vague révolutionnaire qu’il redoutait. Et peut-être, je dis bien peut-être, que cela mettra enfin un terme à la contre-révolution américaine. »

L’esprit de résistance aura mis fin au mandat de Trump. Cet esprit a contribué à sa défaite et à l’élection de Joe Biden. Mais cela ne suffit pas pour prédire la fin de la contre-révolution. Paradoxalement, les manifestations antiracistes de l’été 2020 ont peut-être contribué à former, avec l’insurrection de janvier dans toute son horreur suprématiste blanche, la plus évidente contre-révolution. Il est encore trop tôt pour crier victoire.

À l’heure actuelle, alors qu’on voit le public états-unien captivé par le procès et la condamnation pour meurtre de Derek Chauvin, l’officier de police qui a assassiné George Floyd en pressant son genou sur le cou de Floyd durant neuf intolérables minutes, l’esprit de résistance semble amoindri. Le procès et la condamnation de Chauvin ont en partie tempéré l’énergie du mouvement de protestation. Même si la police continue de tuer par balles en moyenne trois personnes par jour aux États-Unis, et même si seulement 15 kilomètres au nord du lieu où se tenait le procès, une autre officier de police a tué par balle Daunte Wright, un jeune homme noir de 20 ans, après avoir prétendument confondu son arme à feu et son taser, la plupart des Américains semblent se satisfaire du fait que Chauvin ait été déclaré coupable.

La condamnation de Chauvin procure une légitimité à tous les procédés légaux responsables du racisme systémique aux États-Unis. Impossible de minimiser l’importance du fait que Chauvin ait été tenu pour responsable de ses actes ni d’ignorer une telle fissure dans le mur bleu police du silence. C’est l’une des premières fois où un chef de police témoigne contre son propre officier. C’est une rupture importante dans la solidarité policière qui peut annoncer un changement. Mais le procès Chauvin participe à relégitimer cet ordre légal pénal responsable de tant de problèmes d’injustice raciale aux USA et, en particulier, ceux de l’incarcération de masse et du système carcéral industriel qui continuent d’asservir les communautés de couleur.

Les Américains ont placé leurs espoirs dans les procédures mêmes qui ont été déployées, depuis la fin de la Guerre civile et de la Reconstruction, pour reproduire une société marquée par la sujétion raciale. W.E.B. Du Bois a démontré cela très tôt dans son magnum opus, Black Reconstruction in America (La Reconstruction noire en Amérique, non traduit en français), publié en 1935, mettant en évidence comment après l’Émancipation, les États du Sud ont utilisé le droit pénal comme arme principale pour asservir, de nouveau, hommes et femmes noirs, par un système de travail forcé et de colonies pénitentiaires qui, comme la célèbre prison connue sous le nom de « La Ferme », dans l’État de Louisiane, continuent jusqu’à ce jour de fonctionner comme colonies d’esclaves.

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L’insurrection de janvier au Capitole est-elle une « contre-révolution » ? Certainement. Elle est allée, premièrement, à l’encontre de tous les idéaux universalistes d’égalité des droits hérités des Lumières qui ont donné naissance aux révolutions modernes du dix-huitième siècle : l’idée, par exemple, que nous sommes tous « créés égaux ». À l’inverse, elle a privilégié la politique partisane du suprématisme blanc. Elle était, deuxièmement, fondamentalement anti-démocratique dans la mesure où elle a essayé de renverser une élection démocratique et a, en ce sens, complètement rejeté le principal aspect démocratique de la révolution américaine de 1776. Elle a, troisièmement, déployé toutes les stratégies mises au point dans la théorie et la pratique de la lutte contre-insurrectionnelle (la fabrication d’ennemis intérieurs en est un bon exemple).

De nombreux insurgés de janvier ont invoqué 1776, se sont présentés comme les révolutionnaires d’alors, utilisant le hashtag « #1776 », portant des habits de miliciens ; d’autres encore se sont vus comme des confédérés, agitant le drapeau confédéré dans le Capitole, proclamant la Confédération comme authentique continuation de la révolution américaine, se réappropriant les pères fondateurs, à l’instar de George Washington. Mais en réalité, l’insurrection de janvier essayait de renverser le processus démocratique initié en 1776 : les insurgés tentaient d’empêcher le Congrès d’accomplir sa fonction démocratique constitutionnelle de validation de l’élection américaine.

Il s’agissait d’une contre-révolution en ceci, surtout, que l’insurrection de janvier représentait la dernière étape d’un processus dans lequel, depuis le 11-Septembre, la lutte contre-insurrectionnelle a été utilisée comme modèle de gouvernement sans qu’il y ait eu d’insurrection à contrer : une contre-révolution sans révolution à contrer est l’étape ultime de la contre-révolution. Donald Trump a redéfini à la fois les ennemis intérieurs du pays (Black Lives, antifa, et les quatre membres du Congrès connus comme The Squad, de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, et même du vice-président Mike Pence) et les protecteurs du pays (son entourage toujours plus restreint, Mike Pompeo et Steve Miller, ses quelques défenseurs au Sénat, Ted Cruz et Josh Hawley, et les 120 républicains de la Chambre des représentants qui ont voté contre la confirmation du vote du collège électoral, ainsi que les Proud Boys, Oath Keepers, et autres milices et manifestants qui ont saccagé le Congrès). Le président alors en fonction s’est adressé aux insurgés comme étant leur leader. Trump a ainsi dit aux Proud Boys, lors des débats électoraux présidentiels télévisés, qu’ils devaient « partir ou servir ». Il leur parlait comme leur commandant, leur ordonnant de « servir » la contre-révolution.

Beaucoup des insurgés étaient entraînés à la lutte contre-insurrectionnelle et sont venus avec leur entraînement militaire, leur équipement et leur mentalité. Beaucoup ont servi lors des guerres en Irak et en Afghanistan, et en ont ramené leur savoir-faire. Beaucoup portaient des tenues camouflées et agissaient comme s’ils étaient encore en train de combattre une insurrection. Certains « gardiens de la paix » l’ont publiquement reconnu. L’officier de police Thomas Robertson, 47 ans, arrêté lors de l’insurrection, avait ainsi écrit sur Facebook : « J’ai passé la majeure partie de ma vie d’adulte à combattre une contre-insurrection. Je suis sur le point d’en rejoindre une, et vraiment efficace qui plus est. »

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Le pouvoir présidentiel est passé entre les mains de Joe Biden le 22 janvier 2021 ainsi que les immenses pouvoirs de surveillance du gouvernement des États-Unis. La récupération d’un maximum d’informations à l’échelle de la population entière –  principe essentiel de la guerre moderne – se poursuit intensément. Nous vivons toujours, après tout, dans une société d’exposition.

Comme chacun d’entre nous désormais, ceux qui ont saccagé le Capitole ont laissé des empreintes digitales partout où ils sont allés. Des lecteurs automatiques d’immatriculation et des caméras les ont enregistrées conduisant le long de l’axe nord-est vers Washington DC. Google a détecté leurs téléphones portables par satellites GPS, signaux Bluetooth et réseaux WiFi. Facebook a enregistré chacune de leurs diffusions en direct ; Twitter, Parler et TikTok ont capturé chacune de leurs vidéos. Les opérateurs AT&T, Verizon et T-Mobile ont enregistré leurs localisations GPS et métadonnées. Et, par des mandats de recherche géolocalisée, le gouvernement a saisi toutes ces données. En utilisant des technologies de reconnaissance faciale, il a trouvé ces gens sur leurs comptes Yelp et autres profils publics. Apple a partagé ses informations de comptes iCloud, révélant adresses privées et identifiants. La technologie Cellebrite a déverrouillé et copié les contenus de leurs téléphones portables. Ainsi, en quelques semaines, plus de 400 hommes et femmes ont été arrêtés et inculpés.

L’insurrection de janvier et les investigations du FBI qui ont suivi ont montré au grand jour, une fois de plus, le pouvoir de surveillance généralisé du gouvernement, des réseaux sociaux et des entreprises spécialisées dans les technologies numériques. Ils savent tout de nous : chacun de nos mouvements, chacun de nos clics, de nos touchers, et ils peuvent le faire avec une précision telle que la Stasi ne pouvait rêver.

Nous vivons dans une société d’exposition qui procure toutes nos données personnelles au gouvernement et tous les pouvoirs aux entreprises spécialisées dans les technologies numériques. Le pire est que nous nous exposons volontairement, si ce n’est volontiers, sur les médias sociaux, sur les moteurs de recherche, sur internet. Nous savons. Nous y pensons de temps à autre, comme en 2013, grâce au lanceur d’alerte, ex-analyste de la CIA, Edward Snowden, par exemple. Mais nous nous empressons d’oublier en raison, précisément, des plaisirs et stimuli de l’ère numérique. Nous aimons trop les diffusions en direct et selfies. Même lorsque nous sommes avertis des dangers, nous en rions. L’un des manifestants s’est ainsi vu demander sur Facebook s’il avait été arrêté, ce à quoi il a répondu : « Non, pas encore mdr » (il le sera peu de temps après). Oui, nous sommes « morts de rire » parce qu’il est tellement amusant de prendre des selfies et de s’exposer à la surveillance généralisée.

Nombreux se réjouissent de ce que plus de 400 personnes ayant saccagé le Capitole soient désormais arrêtées et inculpées. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ces technologies seront principalement utilisées contre eux-mêmes, et contre les innombrables cibles potentielles de la contre-révolution. Tout comme l’Anti-Terrorism and Effective Death Penalty Act de 1996 entré en vigueur sous la présidence de Bill Clinton à la suite de l’attentat à la bombe perpétré par Timothy McVeigh, un extrémiste blanc, pour venger le siège de Waco de 1993, a été principalement utilisé pour faciliter les exécutions de prisonniers de couleur, de même les répercussions de la dernière insurrection vont peser sur le mouvement Black Lives et ceux qui résistent à la contre-révolution.

Il reste, en fin de compte, un paradoxe. Le gouvernement des États-Unis s’est préparé pour une insurrection de terroristes étrangers dans sa « guerre contre la terreur ». Il a alors créé des ennemis intérieurs de toutes pièces : musulmans, manifestants pour Black Lives, mouvements indigènes à Standing Rock. Il aura fini par mettre en place une contre-révolution alors qu’il n’y avait pas de révolution à contrer. Mais tout cela l’aura conduit à fomenter sa propre insurrection – une insurrection nationaliste blanche. Désormais, le gouvernement pourra maintenir son modèle de gouvernement par la lutte contre-insurrectionnelle, la contre-révolution, avec une insurrection légitime à réprimer : les insurgés de janvier.

Que va advenir de cette contre-révolution, maintenant, sous le mandat de Joe Biden ? Trump et sa clique deviendront-ils de simples insurgés ? L’administration Biden deviendra-t-elle une contre-insurrection légitime combattant une insurrection réelle ? Et comment cela va-t-il interagir avec le remarquable programme social proposé par Biden, un projet d’infrastructure plus de deux mille milliards de dollars que de nombreux Américains voient comme un nouveau New Deal ?

Seul l’avenir le dira.

Je prévois d’en faire la chronique dans mes prochaines dépêches de New York.

 

Bernard E. Harcourt
Traduit de l’américain par Guillaume Rouleau
New York, le 25 avril 2021

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