Massacres de Beni : un laboratoire de « guerre révolutionnaire »

Six ans et demi après leur début, les meurtres de masse de civils ne cessent pas dans le territoire de Beni, à l’est de la République démocratique du Congo. En augmentation par rapport aux statistiques précédentes, on compte plus de 1 500 victimes entre le 1er novembre 2019 et la mi-février 2021.

Fait nouveau depuis décembre dernier, la population commence à réagir et s’attaque à l’armée (FARDC), source désormais identifiée des atrocités. Des militaires sont exécutés en pleine rue dans des séances féroces de « justice populaire ».

Le narratif de l’État islamique

On assiste en même temps à deux phénomènes distincts : d’une part, le développement des hiérarchies parallèles au sein de l’armée et, d’autre part, l’intensification de la propagande de guerre de la part de cette dernière. Ainsi, les Béniciens se voient accusés de collaboration avec l’« ennemi » officiel, les dits « ADF », dont on proclame une supposée affiliation à l’État islamique, très pratique pour invoquer « l’anti-terrorisme ». Pointant du doigt les populations meurtries, pour le coup terrorisées et contraintes à l’errance. Face à cette « action psychologique » de diversion, le retour sur le commencement de cette tragédie permet d’éclairer ce long crime d’État. Surtout qu’aujourd’hui, après des années de manipulations dont les ficelles sont bien souvent grossières, la population est plus qu’avisée sur la matrice endogène et militaire de ce que l’on appelle le « phénomène ADF ».

Quand le cycle des carnages démarre, en octobre 2014, dans les villages de Kokola et Makoko, la version du gouvernement, reprise par les institutions internationales et les médias mainstream, attribue les exactions à la rébellion musulmane ougandaise des Allied Democratic Forces (ADF). Cette opposition armée à Kampala était présente en RDC depuis la fin des années 1990, mais avait été en réalité défaite en avril 2014.

Dès le départ, analystes divers et experts de l’ONU ont mis en cause des hauts gradés de l’armée de Kinshasa et des groupes locaux manipulés par ces derniers. Un faisceau d’indices a rendu visible la main du pouvoir dans l’orchestration des massacres.

À partir de témoignages et recoupements de faits, l’évidence s’est imposée que les organisateurs des tueries de Beni sont les hommes des forces spéciales des FARDC aux ordres de Kinshasa, opérant hors hiérarchie, et à la manœuvre avec des milices supplétives.

Officiellement envoyées par le gouvernement, dans le cadre de l’opération Sukola 1,pour combattre les ADF, ces unités sont projetées dans une guerre clandestine. Elles encadrent et appuient sur le terrain les escadrons de la mort organisés à partir d’un réseau de groupes armés préexistants, ou créés au besoin.

Nommé par le haut commandement de l’armée à la tête de Sukola 1, le général Akilimali Muhindo, dit Mundos, apparaît comme « le cerveau », pilotant l’organisation des massacres. S’il s’installe à Beni avec sa 31e Brigade en septembre 2014, d’autres informations font état de sa présence sur les lieux bien avant sa prise de fonction officielle. Il recrutait des miliciens et d’autres membres des bandes armées agissant au sein de réseaux criminels.

On a même connaissance de l’argumentaire développé auprès de ses recrues : « une nouvelle rébellion se préparait » et il s’agissait d’en créer une autre, avant, afin de semer la confusion dans l’esprit des gens…

On verra, plus tard, par quelle méthodologie la création de faux maquis – typique des théories anti-insurrectionnelles – est à la base de ce cycle d’atrocités qui terrorisent et dispersent les populations de Beni.

Qui sont les victimes ?

L’identité des victimes de cette guerre cachée derrière une rébellion fictive n’est pas anodine. Elles appartiennent pour la plupart à la fraction de la communauté Nande (majoritaire dans le territoire), constituée de groupes originaires de Lubero, au sud de Beni. Ce sont d’anciens immigrés, installés dans les secteurs de Bambuba-Kisiki et Mayangose, qui ont rencontré, à leur arrivée, d’autres populations : Vuba, Talinga, Pakombe et Tangi. Ces Nande se distinguent ainsi des Nande « natifs » de Beni, avec lesquels ils sont en compétition dans le trafic des ressources ou pour l’occupation des postes du pouvoir local.

Depuis longtemps, ces clivages se géraient tantôt pacifiquement, tantôt par la violence, laquelle s’exerçait via des réseaux politico-mafieux concurrentiels, liés aux différents acteurs sociaux et aux groupes armés qui en défendent les intérêts. À l’arrivée de la 31e Brigade, la récupération de cette violence « sociale » par la stratégie des massacres s’est concrétisée par l’instauration d’une structure militaire parallèle qui a progressivement manipulé tous les acteurs.

Une prouesse doctrinale

En matière de lutte « antisubversive », il s’agit d’une prouesse : une opération de rétablissement de l’autorité de l’État qui utilise la terreur comme forme suprême de contrôle des populations… Loin d’éliminer la violence criminelle, l’État l’intègre dans sa stratégie anti-insurrectionnelle, sous prétexte de prévention et d’anticipation de l’insurrection…

Des milices tribales, notamment le groupe Matata, sont renforcées, et mobilisées selon un plan prédéterminé de tueries dont les victimes sont les « immigrés » Nande, ou les chefs des communautés « autochtones » en désaccord avec cette stratégie. Produit de cette manipulation, le micro-racisme y opère comme mobile primordial des carnages.

Parmi de nombreux témoignages recueillis en 2016 et encore inédits, deux mettent particulièrement dn lumière les procédures sophistiquées de manipulation dans la fabrication de « faux-maquis »:

« Dès leur arrivée dans le cadre de l’opération Sukola, les militaires de la 31e Brigade, sous commandement du général Mundos, ont établi des bases dans la brousse, dans le regroupement de Bambuba-Kisiki, au nord de Beni. Ses officiers supérieurs ont contacté les chefs coutumiers Vuba ou Talinga, comme Boroso, et les chefs des Local Defense Forces, la milice Vuba. Ils ont entraîné, armé et encadré ces dernières, qui autrefois étaient dépendantes de l’aide militaire des ADF. Ils les ont même organisées pour attaquer des positions des FARDC pour se procurer des armes. Puis les ont poussés à tuer des civils. Parfois, ils envoyaient les militaires de leur unité, la 31e, à participer aux expéditions avec eux. La planification des attaques était concordée ensemble dans des réunions dans lesquelles les miliciens Vuba étaient aux ordres du commandant Castro. »

— un officier de la chaîne de commandement officielle des FARDC

« À Mayangose, le général Mundos, commandant de la 31e Brigade, a contacté le chef Mbonguma Kitobi, de la communauté Pakomba, grâce à l’intermédiaire du colonel Ntumba. Quand les deux se sont rencontrés, Mundos a demandé à Mbonguma de libérer certaines terres de la présence des paysans pour y installer des bases d’où les tueurs des civils seraient partis. Il a promis de l’argent en échange, et l’impunité en cas d’arrestation des tueurs appartenant à la milice Pakomba. »

— Un membre d’une ONG intervenant au Beni

Le colonel Franck Ntumba mentionné dans ce témoignage était à l’époque proche collaborateur de l’ancien président Kabila, au sein du Conseil national de sécurité. Promu général, il est aujourd’hui le patron de la maison militaire du nouveau chef de l’État, Félix Tshisekedi…

Beni demeure un cas d’école, sorte de laboratoire de la « guerre révolutionnaire », dont la mise en échec passe forcément par la mise en évidence de l’ensemble de ses mécanismes. À suivre.

LE

 

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