Dix-sept ans après, le bombardement de la base française de Bouaké trouvait son épilogue judiciaire, à Paris, en l’absence des exécutants présumés coupables. À leur place étaient entendus ceux qui ont manifestement protégé leur fuite, alors ministres de la République. Autour de l’épisode-clé de l’une des opérations les plus controversées et opaques de la France en Afrique, les ombres d’un crime d’État n’ont pas été dissipées.

La cour d’assises de Paris spécialisée dans les affaires militaires, réunie pour juger les trois accusés du bombardement de la base militaire française de Bouaké en 2004, a prononcé le 16 avril trois condamnations à la réclusion à perpétuité par défaut, en l’absence des accusés. « Bombardement antifrançais de Bouaké : la justice se heurte à la raison d’État », a emblématiquement titré Le Monde, qui a ajouté en sous-titre : « Quant aux commanditaires, la recherche est au point mort ». En effet, la sentence contre le mercenaire biélorusse Yuri Sushkin et les deux militaires ivoiriens Ange Gnanduillet et Patrice Ouei demeure un fait judiciaire bancal. Toutes les questions soulevées pendant et après ce tournant de la crise ivoirienne de 2002-2011 ont été laissées en suspens. Deux notamment. L’une relative à l’identité des commanditaires de l’attaque et l’autre à l’exfiltration de ses exécuteurs par la France.

Car, si la fuite des responsables d’un acte de guerre qui a provoqué la mort de huit militaires français a été organisée par les autorités de Paris, ici en posture de partie lésée, pourquoi cette paradoxale « protection » accordée aux coupables présumés ? Que cache-t-elle ?

Pendant les audiences, un « coup tordu » de Paris pour évincer le président ivoirien Laurent Gbagbo a été évoqué. D’autres témoins « excellents » ont appuyé la thèse « officielle » d’un complot des faucons ivoiriens qui auraient « voulu donner une leçon à la France ». Parmi ceux-ci, quatre anciens ministres en poste à l’époque – Michèle Alliot-Marie (Défense), Dominique de Villepin (Intérieur), Michel Barnier (Affaires étrangères) et Jean-Pierre Raffarin (Premier ministre). Ce dernier a été entendu affirmer, sans rire, qu’ « il n’y a pas de secrets en République ». Et à Dominique de Villepin de suggérer l’idée que Paris aurait laissé filer les suspects pour ne pas « enflammer encore plus les esprits en Côte d’Ivoire ».

Une réaction trop immédiate…

Pour comprendre, revenons aux faits et à la séquence de temps précédant le bombardement.

Le 4 novembre 2004, Gbagbo déclenche l’offensive des forces armées loyalistes pour reconquérir le Nord du pays occupé par la rébellion de Forces nouvelles depuis septembre 2002. Deux jours après, deux avions Sukhoï ivoiriens survolent le camp français de Bouaké. L’un des deux largue les roquettes qui tuent neuf soldats français participants à l’opération Licorne, dépêchée après le début de la guerre civile comme force d’interposition. La réaction française est immédiate, peut-être trop… Dans l’heure les deux avions suspects étaient pulvérisés sur ordre du président Chirac et, sans délai, le général Poncet, patron de Licorne, procédait à la destruction totale de la flotte aérienne ivoirienne, avec pour conséquence l’arrêt de l’offensive loyaliste, privée de moyens. Le deuxième effet de ces représailles foudroyantes sera de susciter la colère des Ivoiriens. « La Côte d’Ivoire n’est pas une province de la France », crient les manifestants qui déferlent par milliers vers les installations françaises. Les militaires de Licorne tirent alors à balles réelles, au long de trois jours de manifestations. Le bilan sera d’au moins 64 morts et 1 300 blessés.

Pour envenimer davantage la situation, la nuit du 7 au 8 novembre, des blindés français encerclaient la résidence présidentielle de Laurent Gbagbo, avant d’être obligés de rebrousser chemin par des centaines de jeunes gens s’interposant entre les chars et le palais. Une tentative tombée à l’eau de destitution forcée de Gbagbo ? Quoi qu’il en soit, l’odyssée des pilotes biélorusses des Sukhoï avait entre-temps commencé. Ayant posé leurs avions à Yamoussoukro, Yury Sushkin et Barys Smahin avaient été « sécurisés » dans une base française, puis exfiltrés au Togo. Arrêtés à la frontière par les services des douanes togolais, ils avaient été relâchés sur demande de Paris. Puis, plus de traces.

Obstructions réitérées à l’enquête

Brigitte Raynaud, première juge en charge de l’affaire, écrira en 2005 à Michèle Alliot-Marie : « Je relève qu’à la fin de ma mission aucun renseignement ne m’a été fourni sur les raisons pour lesquelles les mercenaires et leurs complices, identifiés comme auteurs de ce crime, bien qu’arrêtés immédiatement, avaient été libérés sur instruction des autorités françaises sans avoir été déférés à la justice. »

« Aucun renseignement ne m’a été fourni », affirme la juge… Comment expliquer cette obstruction alors que les militaires français ne sont pas a priori les accusés, mais les victimes ? Pourquoi le secret-défense a-t-il été à maintes reprises opposé afin de ne pas livrer les documents demandés par les juges ? Pourquoi ces derniers ont-ils été interdits d’interroger des membres des services de renseignements français ? Autant de questions auxquelles le procès n’a pas donné de réponse.

En 2010, Florence Michon, une autre magistrate en charge du dossier, déclarera devant l’ancienne ministre de la Défense : « Un témoin affirme que l’attaque du camp français est le résultat d’une manœuvre élyséenne, mise en place par la “cellule Afrique” et dans laquelle vous êtes directement impliquée, visant à faire “sauter” le président Gbagbo. Cette manœuvre consistait à fournir à l’armée de l’air ivoirienne une fausse information sur l’objectif à bombarder… Le but poursuivi par l’Élysée était de faire commettre une erreur monumentale aux forces loyalistes, afin de déstabiliser le régime et de faire sauter le président Gbagbo, que les Français voulaient remplacer, peut-être par un général ivoirien réfugié à Paris… secrètement ramené en Côte d’Ivoire par Transall, et se trouvant dans l’un des blindés du convoi qui s’est rendu jusqu’à la porte du palais. »

La France aurait-elle fait tuer les siens ?

En 2016, la dernière juge à s’occuper de l’affaire, Sabine Kheris, sollicite le renvoi de Michèle Alliot-Marie, Dominique de Villepin et Michel Barnier : « Il est apparu tout au long du dossier que tout avait été orchestré afin qu’il ne soit pas possible d’arrêter, d’interroger ou de juger les auteurs biélorusses du bombardement », avait-elle écrit dans sa démonstration. Dans un courrier adressé au parlement français en octobre 2017, Maître Balan, avocat des familles des soldats tués à Bouaké, soulignait que le contenu du dossier aurait pu porter au « renvoi devant une cour d’assises (des trois ministres, ndr) pour être jugés en tant qu’auteurs, coauteurs ou complices de l’assassinat des soldats français ». Or, l’hypothèse qui voudrait que ce massacre de soldats français soit le fait d’extrémistes de l’entourage de Gbagbo n’explique pas l’obstruction française à l’enquête. La logique veut que les tireurs de ficelles de l’opération menée par les deux Sukhoï soient rattachés à ceux qui ont réceptionné les pilotes criminels, pour les mettre sous leur protection, les exfiltrer au Togo, et les faire « disparaître »à ce jour, jusqu’à ce procès où ils brillaient par leur absence.

Paris aurait sacrifié de la chair à canon pour éliminer Gbagbo du tableau ivoirien ?

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