« ALT-RIGHT » FRANÇAISE ?

Bernard Harcourt rappelait ici qu’aux Etats-Unis, alors que les techniques de la guerre moderne étaient déployées « pour réprimer les protestations et cibler les nouveaux ennemis intérieurs : musulmans, immigrants, latino-américains, le mouvement Black Lives, les mouvements indigènes à Standing Rock… », une vraie insurrection s’organisait sur le sol national, la « contre-révolution suprémaciste blanche », dont l’apogée fut atteinte lors de l’assaut du Capitole, en janvier dernier. L’extrême droite était arrivée au pouvoir et Trump n’entendait pas le quitter aussi facilement, après quatre années où auront été exacerbées les pulsions racistes et xénophobes au profit d’un programme économique accroissant les inégalités, notamment hommes-femmes, et alors que près de 80 millions de familles étaient maintenues dans la pauvre.

L’Europe n’est pas en reste et dans de nombreux pays — tout récemment à Madrid — l’extrême droite progresse. En France, le Rassemblement National se targue d’être le premier parti du pays et de la jeunesse, comme le rapportait Le Monde début avril. Il est partout acquis que sa présidente Marine Le Pen arrivera au second tour de la prochaine présidentielle de 2022, voire qu’elle accèderait au pouvoir.

Si électoralement l’extrême droite progresse, c’est aussi parce que ses idées sont en passe de devenir « hégémoniques », pour reprendre la phraséologie gramscienne, et des plateaux télé jusque dans les déclarations des ministres on retrouve les thèmes chers à l’« Alt-right », cette droite extrême qui semble avoir été un temps, aux USA, le rempart contre les politiques plus progressistes attendues par de nombreux Américains et de façon assez inattendue aujourd’hui incarnées par Joe Biden.

On apprenait ainsi début mai sur un observatoire des médias d’extrême droite que « la recette Praud / Zemmour » aura permis pour la première fois de son histoire à C NEWS de passer devant BFM TV. Eric Zemmour, parfois présenté comme un éventuel présidentiable, condamné pour « provocation à la haine », et Pascal Praud sont parmi les meilleures audiences de la chaîne qui comme sa rivale multiplie à l’infini les débats « entre faux experts » et vrais propagandistes sur les thématiques véhiculées par l’idéologie « Alt-right ».

Au gouvernement, on n’est pas en reste et on sort d’une séquence où ce dernier aura brillé par son ralliement aux thématiques de l’extrême droite, dont Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, aura même trouvé sa représentante « un peu molle » lors d’un débat télévisé plus commenté que vu, n’ayant fait que 8.6 % des parts d’audience. Mais Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education —qui dénonce « l’islamo-gauchisme » et accuse ses opposants d’être des « complices intellectuels » des actes terroristes—, Frédérique Vidal, ministre de la Recherche —qui estime que « l’islamo-gauchisme gangrène la société », et que les facs sont sous l’emprise d’une « sorte d’alliance entre Mao Zedong et l’ayatollah Khomeini »—, ou encore Jean Castex, premier Ministre —qui dénonce le fait que « nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation » et « je ne sais quoi encore »—, auront largement contribué à la mise en avant des thématiques et rhétoriques d’extrême droite, reprises ad nauseam lors des débats législatifs et médiatiques ayant accompagné le vote de la loi contre le séparatisme et depuis sur de nombreux médias.

Contre le « délitement du pays » par « l’islamo-gauchisme »

C’est dans ce contexte, rendu plus propice encore à la diffusion des discours haineux et xénophobes par l’exploitation partisane des odieux assassinats de Samuel Paty et Stéphanie Monfermé, que Valeurs Actuelles a décidé de publier deux tribunes de militaires français.

La première, publiée le 21 avril, était signée par « une vingtaine de généraux, une centaine de haut gradés et plus d’un millier d’autres militaires ». Le 21 avril, un clin d’oeil au « quarteron de généraux » français qui en 1961 tentaient un putsch à Alger… Des « généraux en charentaises » se moquera la ministre des Armées, Florence Parly, promettant tardivement des sanctions pour les signataires encore en exercice.

Un appel à « l’éradication » de dangers pouvant provoquer à terme « l’intervention de nos camarades d’active » sur le sol national, soutenu par Marine Le Pen, qui incitera les signataires à rejoindre ses rangs. Ces derniers partagent en effet les mêmes constats et idées que la présidente du RN : nécessité de combattre « un certain antiracisme » imprégné de « racialisme, d’indigénisme et de théories décoloniales », de lutter contre « l’islamisme » et « les hordes de banlieue » sur fond de protection des « valeurs civilisationnelles ».

La seconde a été publiée le 9 mai, cette fois par des militaires d’active, de façon anonyme et en soutien à la première. « Comme la précédente, le but de cette tribune n’est pas de mettre à mal nos institutions mais d’alerter sur la gravité de la situation » et sur « cette déchéance » que ces militaires ont vu « dans bien des pays en crise » : « elle précède l’effondrement, elle annonce le chaos et la violence », « une insurrection civile ».

Dans les deux tribunes, un constat partagé du « délitement » et de la « déchéance » de la société française, annonciateurs d’« une guerre civile » et « raciale ». Des inquiétudes également relayées à droite et à l’extrême droite, ayant conduit certains militaires proches de ces milieux à s’engager en politique.

Les médias ont un temps essayé de susciter de l’intérêt pour une hypothétique candidature du général Pierre de Villiers (que l’Ifop, en novembre, plaçait devant Michel Onfray et Jean-Marie Bigard). Mais contrairement à Didier Tauzin, qui avait déclaré sa candidature en 2017 et qui, s’adressant à Macron au moment du mouvement des Gilets jaunes, selon Le Canard enchaîné1, s’était dit disposé, avec « quelques officiers généraux (…) à venir vous apprendre à faire de la politique, éventuellement à prendre votre place si vous voulez partir, ce que, je pense, vous allez faire bientôt », de Villiers, lui, « dit ne pas s’intéresser au pouvoir ».

Antoine Martinez, ex-général de l’armée de l’air, a déjà annoncé sa candidature à l’élection présidentielle, dès juillet 2020. Elle est appuyée par les Volontaires pour la France (VPF), dont le but est de « dénoncer et combattre l’islamisation du pays » et « défendre l’identité française ». Il en est l’une des principales figures (aux côtés d’Yvan Blot, ancien député européen FN, également cofondateur du Club de l’horloge, décédé en 2018). Libération rappelait en 2018 qu’Antoine Martinez était le président du comité de soutien du général Piquemal, lui à la tête du Cercle des Citoyens Patriotes (CCP) : Piquemal, ancien patron de la Légion étrangère, avait été sanctionné pour sa participation à un rassemblement interdit d’extrême droite contre les migrants, en 2016, à Calais.

Piquemal, comme Martinez, figurent parmi les signataires connus de la première tribune, bien qu’ils n’en soient pas les principaux initiateurs, ce rôle revenant à Jean-Pierre Fabre-Bernadac, capitaine de gendarmerie en retraite et ancien membre du service d’ordre du Front National.

Un « coup » médiatique et politique

Valeurs Actuelles aura en effet réussi à faire un « coup » médiatique et politique, le discours de ces cercles d’extrême droite —VPF, CCP— s’affichant comme partagé par l’armée française, ainsi présentée comme étant prête à « soutenir les politiques » qui mettraient en œuvre un programme autoritaire d’extrême droite.

Au micro de France Culture le général Bentégeat, ancien CEMA, Chef d’Etat-major des armées, dénonce l’agitation politico-médiatique entretenue autour de tribunes qui selon lui n’engagent qu’une poignée de généraux et de militaires, mettant à mal l’institution, quand le général Lecointre, actuel CEMA, dénonce dans Le Monde des « tentatives d’instrumentalisation de l’institution militaire » par l’extrême droite. Mais les tribunes de ces « factieux » dénoncées par Lecointre n’engagent-elles qu’une poignée de militaires, comme le laissent entendre le général Bentégeat ou la Ministre des armées ?

« Quatre militaires sur dix votent pour l’extrême droite », indiquait Le Monde le 30 avril dernier, rappelant que « les militaires et, globalement, les forces de l’ordre, votent davantage à l’extrême droite que la moyenne de la société française ». Combien de militaires se reconnaissent dans les tribunes publiées ? S’il apparaît peut probable qu’Antoine Martinez réunisse suffisamment de signatures d’élus pour être officiellement candidat, combien voteront pour Marine Le Pen, alors que l’on dit « l’armée poreuse aux idées du RN » ?

La police française, encore plus d’extrême droite que l’armée

Si Le Monde nous rappelle que dans l’armée française ils seraient 40% à voter pour l’extrême droite, une récente étude du Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, indique qu’ils seraient 67% dans la police, chiffre en augmentation car si on inclut les policiers en retraite, le pourcentage tombe à 54%. Une enquête de l’Ifop annonçait en avril 2017 que 51% des gendarmes interrogés (65 % dans la gendarmerie mobile, 54 % dans la départementale) avaient exprimé leur intention de voter pour Marine Le Pen au premier tour (+28 points par rapport à la moyenne nationale), « le tropisme droitier » et « la dynamique frontiste » se renforçant dans la gendarmerie.

Quant aux Français, LCI annonce qu’ils seraient six sur dix (58%) à avoir indiqué soutenir les militaires ayant signé la tribune, selon Harris Interactive qui a réalisé pour la chaine d’info un sondage par Internet le 29 avril dernier. Reprenant volontiers l’information, Atlantico, Radio Classique, La Dépêche, Sud Ouest, BFM TV et… Valeurs Actuelles indiquent que « les Français » ne soutiennent pas forcément la démarche, même s’ils peuvent être « d’accord avec les propos ». Ce sondage à la méthodologie douteuse comporte pourtant un problème de taille, seules un peu plus d’un tiers des personnes sondées connaissaient le contenu de la tribune : Nicolas Framont et Selim Derkaoui rappellent ainsi sur le site du magazine Frustration que seules 38% des personnes interrogées par Harris Interactive voyaient « précisément ce dont il s’agit », 26% en avaient entendu parler mais ne voyaient pas précisément de quoi il s’agissait, les autres (36%) ne voyant pas du tout de quoi il s’agissait…

Framont et Derkaoui, mettant donc en cause la méthodologie utilisée, rappellent que seule Russia Today aura utilisé le conditionnel dans son titre (« 58% des Français soutiendraient les signataires ») tous les autres médias utilisant « le présent de vérité générale » (« 58% soutiennent »), la diffusion de ce sondage —« fausse information médiatique »— venant parachever ce coup politico-médiatique de l’extrême droite française.

Nouvelle victoire de la « contre-révolution » française ?

Le matraquage médiatique au profit des idées de l’« Alt-right » semble porter ses fruits en France. Gouvernement et médias ont depuis des mois recentré le débat autour des thématiques chères à l’ultra droite, rivalisant de discours sécuritaires et identitaires. Par stratégie électorale, Macron aura également décidé d’inscrire le calendrier législatif en appui à ces thématiques —loi de sécurité globale, loi contre le séparatisme.

Les ennemis intérieurs aujourd’hui désignés par l’extrême droite, mais aussi par le gouvernement et de nombreux médias français, ressemblent beaucoup aux adversaires des « suprémacistes blancs » évoquées par Bernard Harcourt — musulmans, immigrants et mouvements antiracistes, Black Lives cédant sa place aux comités et collectifs de victimes de violences policières (Gueye, Dieng, Ziri… et dont le plus médiatisé est le Comité Adama).

On est loin de l’assaut du Capitole, mais le 25 mars dernier, huit membres du mouvement d’extrême droite —et monarchiste— Action française — dont fut proche Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur— faisaient irruption violemment dans l’hémicycle du Conseil régional d’Occitanie, en pleine séance et interrompant une assemblée plénière. Certes pas des « Proud Boys » parés de cornes de bison, mais des militants politiques violents et vindicatifs, munis d’une banderole dénonçant les « islamo-gauchistes ».

Comme Darmanin, mais aussi comme Castex, Blanquer, Vidal, comme Le Pen, ou comme aussi les militaires signataires des deux tribunes publiées par Valeurs Actuelles.

Notes:
1 H.L., « Coup de chaud chez les papys étoilés », Le Canard Enchaîné, n°5118,‎ 5 décembre 2018.
Illustration: Acrimed

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