Où il est dit que Guerre moderne guette, aux quatre coins du globe comme ici – conscient de ce que « le monde est un petit village » –, tous les mouvements de colère ou de joie qui poussent partout dans le monde, toutes ces révolutions, aussi réjouissantes que sont attristantes les répressions qu’elles subissent.

Guerre moderne voudrait ne pas seulement rendre compte des horreurs de la guerre contre les populations, cette entreprise cynique, multiforme, de pouvoirs d’aujourd’hui aux ambitions totalitaires non dissimulées. Car, au fond, ce qui est intéressant, ce qui est dans l’intérêt de tous, ce n’est pas tant le triomphe de cet État ivre de lui-même que son échec, dont on entrevoit furtivement la possibilité ici ou là, comme l’année dernière au Soudan, il y a deux ans en fait, en décembre 2018, pour ce qui s’est appelé « la révolution de décembre », aboutissant au renversement d’Omar el-Béchir en avril suivant.

Le 10 juillet 2020, l’excision devenait hors la loi au Soudan. Petit progrès… Dès avant ça, les Soudanaises ont conquis le droit de porter pantalon, et la loi, si souvent appliquée depuis trente ans, leur infligeant quarante coups de fouet lorsqu’on considérait leur tenue « indécente », a été abolie, marquant la fin de plus de trois décennies d’imposition brutale de la charia. Trente ans de dictature fondamentaliste… trente années d’endoctrinement dès le berceau… trente années de terreur policière absolue… sans parler des milices du régime, fameuses pour leur responsabilité dans ce qui a pu se qualifier de génocide au Darfour… trente années d’interdiction d’une vie politique libre, sous la botte d’une police effroyable, n’ayant rien à envier aux dictatures les plus cruelles, contrôlant tout, comme en Chine ou au Burundi… Et en un jour la crêpe s’est renversée… Pour un peu, on pourrait dire qu’une république féministe remplace la dictature sexiste.

L’essai reste à transformer, comme on dit au rugby, les militaires n’ayant malheureusement pas perdu entièrement la main, mais c’est bien ce qui est en jeu, après une révolution qui sait ce qu’elle doit aux femmes.

Trente ans de dictature fondamentaliste… trente années d’endoctrinement dès le berceau… trente années de terreur policière absolue… Elles constituaient plus de 70 % des foules insurgées. Des foules héroïques auxquelles n’ont pas été épargnées les horreurs du déchaînement des miliciens tentant d’arrêter la vague révolutionnaire, au prix de centaines de morts – et tant de personnes violées ou blessées ce jour-là… Des femmes qui se battaient pour leurs droits, ces droits qui leurs sont enfin reconnus. Omar el-Béchir est en prison et la dictature islamiste n’est plus.

De même au Chili, le soulèvement populaire d’octobre 2019 aura débouché un an plus tard sur un référendum mettant fin à la constitution imposée par les militaires après leur coup d’État de 1973, il y a près d’un demi-siècle, une constitution toujours en vigueur malgré trente ans de « retour à la démocratie »… Les Chiliens conquièrent ainsi, entre autres, la possibilité d’une sécurité sociale et d’une éducation gratuite (impensables pour les disciples de Milton Friedman qui avaient profité de la dictature pour imposer un idéal de constitution néolibérale). Voilà même que, sans attendre, lesdits peuples autochtones, parmi lesquels les Mapuche qui se battent depuis toujours, se voient réservés dix-sept sièges dans la future assemblée constituante, à élire en avril 2021…

Et, là aussi, une révolution féministe… On n’a pas oublié que quelques mois avant cette révolution d’octobre, le 8 mars, déferlait dans Santiago la plus grande manifestation féministe jamais vue au monde – 350 000 personnes ou un demi-million… On a même dit un million, une marée… Là encore, la crêpe s’est renversée.

Il aura fallu raser le cœur de 
Il aura fallu raser le cœur de Beyrouth pour arrêter la révolution démocratique que le Covid avait à peine mise en veilleuse, comme au Chili. Cela n’aurait pas suffi, et quelques jours après l’explosion du port, le peuple s’emparait déjà des ministères y installant gouvernement provisoire… Il faudra faire intervenir l’armée pour l’en déloger. Et cela n’aurait pas suffi sans le renfort d’une manœuvre française, pour que Hariri revienne au pouvoir après en avoir été expulsé par la révolution, lui permettant de régner sur les décombres d’un pays brisé

On aura ainsi vu s’appliquer au Liban une variante certes plus « douce » que l’horreur expérimentée en Syrie voisine ces dernières années, mais encore une défaite pour le peuple.

Autre variante au Yémen, où les Saoudiens se seront ridiculisés, subissant une défaite cuisante, non sans avoir tant infligé de destructions qu’au passage la plus belle des révolutions démocratiques de 2011 se sera évaporée…

En Espagne, Los indignados, métamorphosés en Podemos, participent au pouvoir.

Chacun à sa façon, Ben Ali comme Kadhafi sont morts, et leurs régimes avec eux, en Tunisie ou en Libye. En Égypte, un rapide passe-passe avec les islamistes aura permis à l’armée de conserver le pouvoir, au prix d’une effroyable répression.

Pas de schéma, des situations, toutes différentes, mais où l’on voit ce que Guglielmo Ferrero appelait les « génies invisibles de la cité », l’esprit démocratique et son contraire, s’affronter avec une intensité particulière pour ne pas dire extraordinaire, à travers le monde.

Un seul héros, le peuple, c’est le titre du dernier ouvrage de Mathieu Rigouste, où il révèle que le 11 décembre 1960, avec ce slogan arboré en banderole, s’est produit un soulèvement général des Algériens, qui permettra de « retourner la crêpe », et de conquérir finalement l’indépendance, alors que le FLN avait, de fait, perdu la guerre en Algérie. Une date oubliée, un énorme événement effacé, un « héros » disparu de l’histoire, merci à Rigouste pour cette résurrection à la frontière du journalisme et de l’archéologie, tant était enfouie l’information.

Merci surtout pour suggérer ce que nous voudrions aussi mettre en lumière dans Guerre moderne : la médiocrité des résultats de la terreur, non seulement quant aux droits humains ou principes moraux élémentaires. La terrible « Bataille d’Alger » aura certes permis que Trinquier pactise avec Ali la Pointe, mais tout cela n’aura pu empêcher que le peuple ait le dernier mot, à son heure, ce 11 décembre 1960.

Dernier mot ? Non, la sinistre farce se prolongera comme on sait, aboutissant sur ce qu’on a pu appeler « Françalgérie », et cet effacement n’est pas vraiment un hasard non plus, ni le fait que Rigouste découvre ça après avoir exploré les méandres de la guerre révolutionnaire, depuis L’Ennemi intérieur.

On pleure de voir comment, avec le secours de la paralysie imposée par la pandémie, Xi Jinping soumet à sa tyrannie l’espace démocratique hongkongais, mettant fin au « deuxième système », concédé provisoirement par Deng Xiaoping pour obtenir la rétrocession de l’île anglaise en 1997. Très inquiétant revers, lorsqu’on voit qu’il pourrait confirmer l’emprise totale du parti communiste chinois sur un milliard et demi d’humains, sous le régime de sa « dictature 2.0 », si bien décrite par Kai Strittmatter.

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On a vu le Covid congeler la révolution biélorusse, autre révolution de femmes, et quasiment éteindre l’insurrection des Gilets jaunes en France, comme le Hirak en Algérie. Le terrorisme aura fait ses preuves, depuis longtemps, quant à sa précieuse contribution à l’édification du nouvel État policier, mais cela ne suffisait manifestement pas, ainsi que l’avait démontrée de façon éclatante la marée des révolutions de ce début de millénaire, post-11-Septembre, depuis l’Argentine et l’Islande, le soulèvement de 2011, et tant d’autres, frappant aux quatre coins du monde, d’Espagne au Yémen en passant par le Chili, Hongkong, et tant d’autres donc, en Irak, au Liban, en Thaïlande – et ailleurs. Le Covid-19, vraisemblable artefact de la guerre biologique, a réussi à faire bien mieux : grosso modo, les principaux foyers d’incendie populaire semblent éteints. Et d’ores et déjà se présente la facture, sous forme d’une loi dite de « sécurité globale », paraphrasant « l’approche globale », dernière mouture de la guerre révolutionnaire, attribuable au général Baillaud.

Ce théoricien méconnu du public exerce son art surtout en RDC, dont il est une sorte de proconsul, ayant appliqué avec succès son « approche » au Kivu, le « succès » se mesurant à la qualité du chaos résultant, semble-t-il. Baillaud se plaint presque aujourd’hui de la popularité de son concept, devenu « tarte à la crème » de la pensée stratégique politico-militaire.

Surtout, la « sécurité globale » renvoie à la « dictature 2.0 » dont l’installation est parachevée en Chine. Où l’on voit comment l’ère numérique, qui s’est d’abord présentée à nous comme une possible chance pour la liberté, se retourne, là comme un gant, pour se transformer en une effroyable main de fer dont toute échappatoire semble rigoureusement exclue, très conformément au monde prophétisé par Orwell, et à la société panoptique, finement analysée et dénoncée par Foucault, et aujourd’hui décrite par notre collaborateur Bernard Harcourt, dans ce qu’il appelle La société d’exposition.

En effet visionnaire, en regardant la Russie stalinienne, l’auteur de 1984 aura entrevu le monde dont on comprend qu’il se concrétise seulement aujourd’hui, sous nos yeux, et pour nous, dans la Chine de Xi Jinping, comme dans l’article 22 de la loi « sécurité globale » légalisant en France la surveillance de la population par drones.

Or, en Chine comme ailleurs, l’idée suggérée par Mathieu Rigouste nous intéresse : le pouvoir, aussi sophistiqué et violent qu’il soit, est appelé à disparaître, balayé tôt ou tard car, en dépit de tous les subterfuges de la guerre moderne, le peuple trouve toujours un marteau pour casser les statues ou les murs érigés pour le soumettre.

Ainsi, au-delà de l’apparente naïveté de la formule, nous explorerons ici, non seulement la trop souvent monstrueuse réalité de la guerre contre les populations, mais aussi son inverse, son véritable adversaire, l’initiative populaire, qui triomphe avec l’insolence de Gavroche, un jour ou l’autre, ici ou là, partout – quand elle n’est pas écrasée, détournée ou récupérée…

Car, dans cette histoire universelle chaotique à l’envi, au bout du compte, il n’y a qu’un acteur positif, un seul héros, le peuple.

MS

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