JEUX VIDEO

La plupart des jeux vidéo de guerre glorifient la loi du plus fort, sauf This War of Mine qui adopte le point de vue des civils dans une cité assiégée rappelant Sarajevo ou Gaza.

Le jour se lève à peine, et déjà une mauvaise nouvelle : les trois boîtes de conserve que vous aviez précieusement cachées dans les restes du canapé ont disparu. Et avec elles, Katia. L’ex-journaliste a quitté le refuge pendant que le groupe dormait, littéralement comme une voleuse.

A quoi bon lui en vouloir ? Vous-même, la semaine précédente, vous avez dérobé le stock de médicaments d’un couple de retraités.

C’était ça ou risquer la vie de Bruno, qui était très malade. Au moins, les antibiotiques lui ont fait du bien, il marche à nouveau. Mais pas assez pour l’envoyer fouiller les décombres du supermarché. Aujourd’hui est un autre jour, un de plus pendant lequel il faut survivre dans une ville en état de siège.

Il faut repartir, inlassablement, crapahuter à la recherche d’eau propre, de nourriture. Par prudence, on attend que la nuit tombe. Ici, toutes les rues sont des Sniper Alley potentielles. Parfois, on trouve de quoi réparer un réchaud et avec quelques éléments ramassés ici et là, on peut bricoler un lit. Manger des aliments cuits et dormir sur un lit augmente vos chances de survie.

Mais en vérité, c’est trop dur : 19 jours ont passé seulement, Pavel s’est suicidé, le moral est au plus bas, et vous n’en voyez pas le bout.

Deux solutions s’offrent à vous. Si vous êtes croyant, priez pour le cessez-le-feu. Sinon, vous pouvez tout arrêter et relancer une nouvelle partie. Car This War of Mine est un jeu vidéo, un jeu de guerre où on ne gagne jamais vraiment, parce qu’on joue le rôle de non-combattants.

La ville imaginaire de Pogoren, dans l’Etat de Graznavia où se déroule l’action, a été pensée en référence à Sarajevo assiégée, mais immanquablement elle évoque aussi Grozny, Varsovie, et Leningrad. Ce qui n’a pas empêché des Palestiniens et des Israéliens de se reconnaître dans les situations décrites, preuve de l’universalité de l’expérience de la guerre côté civils.

Ce sont ses créateurs, les polonais de 11 Bits Studio, qui parlent eux-mêmes d’ “expérience déprimante” plutôt que de “jeu”. Il manque en effet à This War of Mine le “fun” et le prosélytisme belliciste communs à tous les wargames, en particulier ceux du genre “FPS” ou “jeu de tir à la première personne”.

Mais il gagne une dimension supplémentaire : l’émotion.

A l’époque de sa gestation, douze développeurs (aujourd’hui ils sont cent-vingt) travaillaient sur un prototype de jeu de survie post-apocalyptique qui prenait place dans un immeuble à moitié détruit. Sa forme et ses mécanismes étaient certes satisfaisants mais il manquait quelque chose.

La lecture d’un témoignage d’un survivant du siège de Sarajevo va tout changer.

Et après deux années de travail, en 2014, les Polonais accouchent de This War of Mine. Le graphisme au fusain, inspiré des œuvres murales de Banksy, montre des habitations éventrées par le côté comme des maisons de poupées tragiques. Il est en effet question de souffrance, physique bien sûr, mais aussi psychologique, car choisir d’agresser ou voler les ressources d’autres civils a un coût moral pour l’ensemble du groupe.

Et au-dessous d’un certain seuil, les personnages peuvent fuir le refuge, ou se donner la mort. Si le jeu reproduit certaines mécaniques désormais classiques comme la gestion des ressources et l’infiltration, il provoque pourtant une réponse émotionnelle rarement sollicitée dans le jeu vidéo : l’empathie.

This War of Mine a été conçu pour “montrer que la guerre est chose cruelle et horrible. Nous voulions transmettre le message ultime à propos de la guerre, sans faire le lien avec un conflit en particulier” nous explique Konrad Adamczewski, porte-parole du studio.

Le manque de moyens a débouché sur des solutions créatives remarquables. Par exemple, au lieu d’acteurs professionnels, les personnages du jeu ont le corps et le visage des développeurs ou de membres de leur famille, ce qui contribue à rendre le jeu plus réaliste et viscéral.

Il y avait toutefois un risque que l’aspect ludique l’emporte sur le message. Mais les créateurs du jeu qui s’est vendu à plus de 4,5 millions d’exemplaires sont optimistes quant à ses valeurs éducatives.

Les joueurs de jeux militaires ne pensent même pas à l’horreur de la guerre. Nous avons montré une perspective différente de ces jeux où on incarne un soldat sur-armé dont la seule préoccupation est de vider son chargeur sur un type qui vous tire dessus”.

Ce caractère singulier, et très documenté, a été la source d’un succès critique et public, et de retours inespérés. En 2020, l’école publique polonaise, parmi d’autres institutions éducatives, a intégré This War of Mine dans ses programmes. Ainsi, les jeunes polonais peuvent-ils débattre à partir de ce support, comme on débat à partir d’un texte ou d’un film.

Le jeu peut être un outil pour apprendre la morale, l’éthique, les comportements, dans des situations qui menacent la vie [humaine]”.

Changer le monde, un pixel à la fois.

Rachid Ouadah

This War of Mine. 11 Bits Studio
Pologne, 2014.

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