De l’utilité de la guerre… et de l’Etat
« La guerre constitue la base sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites »

On se souvient que le 30 octobre 1938 CBS diffuse le canular radiophonique d’Orson Welles faisant paniquer l’Amérique, qui croit à la réalité d’une invasion extraterrestre : « La Guerre des Mondes ».

Un autre grand canular est moins connu. Il est attribué à un groupe « de démocrates de gauche avec des prétentions anarcho-syndicalistes [1] », dont faisait partie le professeur et journaliste Victor Navasky, l’écrivain Leonard Lewin et l’économiste John Kenneth Galbraith. Ce groupe a produit un rapport censé examiner les problèmes qui se poseraient aux États-Unis s’ils devaient connaître une paix durable.

The Report from Iron Mountain sera publié en 1967 et largement relayée par la presse. La supercherie ne sera éventrée qu’en 1972. « Bien plus qu’un canular », c’était « une satire, une parodie, une provocation » selon Victor Navasky [2].

En 1995, un article du Wall Street Journal rappelait que la milice du Michigan et d’autres groupes et partis d’extrême droite le considéraient comme une « sorte de bible ». Il reste aujourd’hui en circulation aux Etats-Unis dans les milieux conspirationnistes d’extrême-droite.

John Kenneth Galbraith, qui était donc l’un des initiateur du canular, déclara à la sortie du rapport que s’il doutait de l’opportunité de le rendre public, il était totalement d’accord avec ses conclusions. Mais quel était le contenu de ce rapport issu de « la montagne de fer » ?

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En 2020, rares sont ceux qui se souviennent de la parution en 1967[3] du rapport émanant de La Montagne de Fer, Iron Mountain. Il est connu en France comme « le rapport sur l’utilité des guerres ».

Il a pourtant fait un tabac dans les milieux intellectuels. Aux Etats-Unis, ce fut presque un best-seller. Le magazine Esquire en publia de longs extraits. La très sérieuse revue de sciences sociales Trans-Action lui consacra un numéro entier. L’économiste John Kenneth Galbraith signa alors, sous un pseudonyme, une recension assez élogieuse dans le prestigieux Washington Post. L’ouvrage sera traduit dans une quinzaine de langues[4].

Dans les cercles dirigeants à Washington, c’est la panique.

Lors de sa sortie, le U.S. News & World Report le présente comme « le livre qui a secoué la Maison Blanche ». Une source interne à l’administration Johnson indique que le Président, à la lecture du rapport sur l’Iron Mountain, a « sauté au plafond » et ordonné sa « sous séquestre pour l’éternité ».

Comment en est-on arrivé là ?

Des risques… de paix

Tout démarre en 1966 avec la lecture d’un article insolite dans le New York Times au sujet d’un sell-off sur le marché boursier en raison d’une panique par rapport à des risques… de paix. Le rédacteur en chef du magazine satirique Monocle, Victor Navasky, écarquille les yeux. Puis, la surprise passée, il estime qu’une satire sur le warfare state serait la réponse la plus appropriée[5]. Un ouvrage capable d’amener le lecteur à réfléchir à la fois sur la futilité et l’absurdité de la course aux armements et les bienfaits d’une économie de paix pourrait-il faire l’affaire ? Cela mérite réflexion.

Une petite équipe d’intellectuels de la gauche libertaire (dont J.K. Galbraith lui-même) échafaude alors la trame d’un récit, avec un champ lexical crédible et une mise en scène qui frise un complot bien ficelé.

L’équipe prend la plume.
Elle emprunte la tonalité neutre des Think tanks en vogue.

Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace

Elle s’évertue à faire croire qu’une thèse sur les conditions de la paix présentée dans ce Rapport a été élaborée entre 1963 et 1966 sous les auspices du gouvernement des Etats-Unis ; qu’il a été soigneusement rédigé par des personnalités (anonymes bien sûr) de haut niveau, estampillé confidentiel, et last but not least, qu’il a vocation à rester top secret en raison des informations sensibles qui y sont exposées.

Dans l’introduction qu’en fait Leonard C. Lewin, ce dernier avoue avoir été contraint de publier, quitte à enfreindre les règles de la confidentialité.

Pour enfoncer le clou, Galbraith joue le jeu à sa façon en écrivant :

« Mes réserves ne concernent que l’imprudence avec laquelle ce document a été mis à la disposition d’un public qui n’était évidemment pas prêt à le comprendre ».

Le rapport indique que les personnalités du Special Study Group assignées à la rédaction de cet ouvrage explosif auraient été sélectionnées par le Département d’Etat et travaillé durant trois ans, en pleine crise de Cuba.

Elles se seraient réunies une fois par semaine au nord de l’Etat de New York, dans un abri-atomique dénommé Iron Mountain ; une mine de fer, espace totalement approprié, acheté en 1936 pour la bagatelle de 9000 dollars par l’homme d’affaires Herman Knaust.

En déclinant toutes les fonctions essentielles de la guerre, dont les fonctions « vitales » relatives à l’économie de guerre, les membres de ce Groupe d’Etude Spécial parviennent à quelques conclusions surprenantes :

Primo, « la paix durable, bien que n’étant pas théoriquement impossible, est probablement inaccessible ».

 

Secundo, « même dans le cas où la paix durable relèverait du possible, ce ne serait pas forcément souhaitable de la faire régner. Au motif que cette option ne serait pas dans l’intérêt d’une société stable ».

De l’avis de nos éminents experts, « un état de paix généralisé conduira à des changements dans les structures sociales de toutes les nations du monde ».

Cette affirmation serait nullement exagérée, car nous assisterions à « des changements d’une ampleur sans équivalent dans l’histoire ».

Pour étayer ce point de vue politiquement incorrect, les auteurs rappellent que « la guerre remplit certaines fonctions essentielles à la stabilité de notre société ».

Ils ajoutent :

« Tant que d’autres procédés susceptibles de remplir les mêmes fonctions n’auront pas été découverts, (et mis en œuvre), le système qui repose sur la guerre devra être maintenu – et amélioré quant à son efficacité. »

De l’utilité de la guerre… et de l’Etat

Partant du principe que « la guerre constitue la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites », les auteurs du rapport concluent que « la course aux armements pour préparer la guerre et la persistance des guerres représentent un facteur de stabilité auquel il serait très difficile de trouver de bons substituts ».

« La guerre, en tant que système social, a constitué un élément essentiel de l’existence des nations en tant qu’entités politiques indépendantes.

Elle a également été indispensable à la stabilité intérieure.

Sans guerre, aucun gouvernement n’a jamais été capable de faire reconnaître sa propre légitimité, ou son droit à diriger la société. »

De ces conciliabules discrets dans la Montagne de Fer découlent deux enseignements majeurs.

D’une part, pour maintenir la cohésion sociale et assurer le respect de l’autorité politique, la menace extérieure seule ne suffit pas. Il faut adhérer à cette vision, à cette croyance (faith) comme à une chose sacrée. A l’intention du lecteur qui n’aurait pas saisi, « la possibilité d’une guerre crée le sentiment de contrainte extérieure sans lequel aucun gouvernement ne peut conserver longtemps le pouvoir ».

D’autre part, « il ne faut (donc) pas s’étonner si les institutions militaires, dans chaque société, réclament d’être prioritaires dans tous les domaines ».

Les ennemis de remplacement

En l’absence de conflit, qui est l’hypothèse de départ, reste à savoir comment identifier une menace suffisamment importante ou/et terrifiante capable d’amener les humains à accepter leur sujétion à leur gouvernement.

Pour y parvenir, les auteurs du Rapport misent sur le recours éventuel à des substituts afin, écrivent-ils, « de se préparer très soigneusement à l’éventualité de la paix ».

Tout en précisant :

« Nous ne pensons pas que la fin des guerres soit nécessairement souhaitable, quand bien même elle serait possible, mais [la paix] pourrait nous prendre par surprise, sous une forme à laquelle nous pourrions ne pas être préparés ».

Le Special Study Group envisage donc plusieurs scenarii.

Parmi eux, celui de faire planer une menace interplanétaire.

« Une telle menace donnerait le dernier et le meilleur espoir de paix en unissant les humains vis à vis des dangers de destruction émanant de créatures provenant d’autres planètes ou de l’espace. »

Mais, ajoutent les rapporteurs patentés [6], « il serait également possible, voire nécessaire, de créer artificiellement des menaces terrestres naturelles à partir de situations connues ou inconnues. Si l’on veut, bien sûr, que la transition vers la paix aboutisse un jour sans désintégration sociale ».

Bref, des ennemis de substitution capables de mettre en péril la survie de l’espèce sont des options à envisager, à la condition qu’ils soient suffisamment terrifiants pour prétendre à cette fonction.

Par exemple ?

Une crise environnementale sans précédent pourrait succéder à la destruction massive provoquée par des engins nucléaires (et avec autant de dégâts).

D’ailleurs, « l’empoisonnement de l’air ainsi que des ressources principales de nourriture et d’eau est déjà en bonne voie et, à première vue, pourrait apparaître comme prometteur ».

Mais ce constat mérite un bémol puisque « la capacité de destruction comme l’appréhension de cette menace sont encore prématurées ».

Aussi, affirment nos futuristes avec autorité :

« D’après les informations dont nous disposons à ce jour, il faudra encore attendre une génération ou une génération et demie avant que la dégradation de l’environnement, si grave soit-elle, devienne suffisamment menaçante à l’échelle mondiale. Pour offrir une base crédible à cette solution de rechange. »

Sur le militarisme démasqué et sur les antécédents de la collapsologie, un lecteur averti – même à partir d’un canular – en vaut deux.

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Ben Cramer

 

Notes

[1] selon Victor Navasky

[2] Victor Navasky, Explanation of the circumstances and motivation involved in the creation of Report frome Iron Mountain on the possibility and the desirability of peace, novembre 1995.

[3] Titre original : Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace, avec une introduction de Leonard C. Lewin, New York, The Dial Press, Inc., 1967, 109 pp.

[4] En français chez Calmann-Lévy sous le titre : « La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres », traduit par Jean Bloch-Michel. Rapidement épuisé, il sera réédité en 1984.

[5] La supercherie ne sera éventrée qu’en 1972, peu après la divulgation des Pentagon Papers par Daniel Ellsberg, un «lanceur d’alerte» avant la lettre.

[6] engagés au préalable à ne pas se laisser importuner par des considérations morales ou éthiques ; capables de s’affranchir de tout jugement de valeur religieuse ; bannir toute idée de bien, de bon ou de mal ; s’attacher aux seuls concepts globaux nominatifs liés à la société.

 

PLUS D’INFORMATIONS

Leonard Lewin, Report from Iron Mountain on the possibility and the desirability of peace, Dial Press, 1967.

Victor Navasky, Explanation of the circumstances and motivation involved in the creation of Report frome Iron Mountain on the possibility and the desirability of peace, novembre 1995. web.archive.org

 

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