« Nous sommes en guerre ! »

Emmanuel Macron.

 

« Je décrirai notre vision de l’approche globale comme une stratégie de gestion de crise centrée sur les populations et sur leur perception du développement de la crise. »

— Général Lecointre, CEMA, audition de la commission des Affaires étrangères du Sénat, janvier 2020.

 

La « lutte contre le terrorisme » a renforcé la confusion entre sécurité extérieure et intérieure, entre guerre et sécurité publique. La « paramilitarisation » des fonctions policières, la « militarisation » des techniques et matériels des agents de police et l’action de l’armée sur le sol national – la gendarmerie, l’opération Sentinelle –, tout comme la fréquente utilisation, à des fins de propagande, du concept de « guerre », renforcent encore cette confusion.

« Moi, je fais la guerre
le matin, le midi,
le soir et la nuit. »

Emmanuel Macron [1].

 

C’est bien « en guerre » qu’est la France, comme l’avait donc annoncé le président de la République : restriction des libertés publiques, du droit de circulation, du droit de manifestation, les décisions qui se prennent dans le secret des Conseils de défense… Il peut paraître stupéfiant, dans ce contexte, que quelques-uns se soient étonnés de ce que la priorité du gouvernement, en pleine crise sanitaire, soit de faire voter une loi dite de « sécurité globale ». Cet agenda s’inscrit au contraire dans la volonté de développer un mode de gouvernance de plus en plus autoritaire (opacité – ou même « secret-défense » – sur les processus de décision, concentration des pouvoirs) et de modalités d’action, héritées, elles aussi, de la stratégie militaire.

Du concept d’« approche globale », plus précisément. Un concept dont le Chef d’État major des Armées, le Général Lecointre, rappelle qu’il « est hérité de notre aventure coloniale ». Cette approche est dite « globale » car elle intègre pleinement la « gestion des perceptions », comme la doctrine française de la « guerre révolutionnaire », dont elle est le prolongement – ou l’actualisation.

L’armée française, qui intervient de plus en plus pour soigner son image auprès de la population ou encore à des fins de recrutement par le biais de la DICOD, de l’EMA-COM et des SIRPA, assure cependant ne pas mener d’opérations de « manipulation de l’information » et d’« influence » sur le sol national[2].

Mais qu’en est-il de la police ?

 

La « police des foules », une police politique ?

Est souvent évoqué l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 rappelant « la nécessite d’une force publique ». Mais la déclaration rappelle aussitôt que cette force est instituée « pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». C’est bien là le problème, ou « le paradoxe de l’agir policier en conjoncture libérale-autoritaire », comme l’explique Fabien Jobard[3] : devenue « instrument politique », la police, quelle que soit sa doctrine, n’est plus en mesure de décider de l’emploi de sa propre force[4]. Son emploi, comme l’intensité de la force déployée, relèvent alors du politique.

Conjoncture « libérale », car il s’agit de faire accepter des politiques économiques libérales, et « autoritaires[5]», par la force s’il le faut.

Les forces de maintien de l’ordre, dérogeant à la définition démocratique de leurs fonctions et ainsi réduites à « des forces d’exécution » d’une volonté politique, se seront illustrées par la brutalité de leurs interventions, depuis les mobilisations contre la loi travail[6], Nuit Debout, les manifestations pour le climat, les retraites, celles des Gilets jaunes et jusqu’aux dernières manifestations s’opposant à la loi « sécurité globale ». Depuis 2018, la volonté politique semble avoir été de réprimer les mobilisations sociales par la plus grande brutalité, au risque de nombreux blessés :

Gilets jaunes: « 11 morts, 6 mains arrachées, 30 éborgnés, 4 400 blessés, plus de 10 000 gardes à vue, 3000 condamnations prononcées, 1000 peines de prison ferme… »

— sources : Amnesty International, Bastamag, CNews, Mediapart

 

L’utilisation de la force

Ce qui est censé distinguer aujourd’hui encore la police de l’armée, c’est l’utilisation de la force : alors que dans l’armée, c’est « la force maximale » qui doit être employée – sur le front lors d’un conflit militaire – on se prévaut dans le cadre policier de son utilisation « minimale ». Il ne saurait en être autrement dans une démocratie. En conséquence, la violence policière est devenu « un sujet » en France : les journaux et les médias ont fini par relayer en 2019 ce que tout le monde constatait depuis de nombreux mois sur les réseaux sociaux, vidéos à l’appui.

La communication gouvernementale et ses différents relais pointent le manque de formation des policiers, la fatigue des troupes, des questions de « doctrine d’emploi », et concèdent tout juste l’existence de quelques « brebis galeuses » dans la profession, mélangeant tout – violence policière « structurelle[7] »  dans les quartiers et violence de la répression « politique » dans le cadre des manifestations. Sans néanmoins complètement parvenir à rendre le tableau incompréhensible, ils omettent de rappeler, dans les deux cas, le rôle et l’utilisation politiques de la police.

Cette volonté politique de brutaliser les manifestants, de les dissuader de manifester par la peur, la violence et les blessures infligées, dénoncée par beaucoup en France comme à l’étranger, a connu plusieurs moments paroxystiques : la manifestation des Gilets jaunes du 8 décembre 2018 et celle contre la loi « sécurité globale » du 12 décembre 2020 en sont de parfaites illustrations.

 

Augmenter le niveau des violences

Nombreux sont ceux à rappeler que c’est la police – donc l’État – qui « fixe le niveau de violence » des manifestations. « Appariteurs » hier, « infiltrés[8] » ou Black blocs aujourd’hui peuvent être mis à contribution ou instrumentalisés quand le dispositif – nassage, lacrymos, grenades… – mis en place par les préfectures n’a pas pour effet d’énerver suffisamment les manifestants et donc d’atteindre le niveau de violence attendu. Pour le dire autrement, « l’urgence et le potentiel de violence » sont aussi « le produit d’une mise en forme de ces situations par les policiers eux-mêmes pour justifier l’intransigeance de leur intervention[9]. »

Il est significatif que ce soit Didier Lallement qui ait été appelé à occuper le poste de préfet dans la capitale : il s’était illustré en Nouvelle-Aquitaine, où, déjà comme préfet, il avait su déployer une brutalité remarquée. Les exactions commises sous son autorité à l’encontre des Gilets jaunes le firent appeler par Macron pour diriger la préfecture de police de Paris ou « PP » en remplacement d’un Michel Delpuech qui n’avait pas su préserver l’un des symboles de la République, le Fouquet’s.

« L’Observatoire Girondin des libertés publiques s’inquiète des atteintes disproportionnées au droit de manifester découlant de la mise en œuvre de techniques très répressives du maintien de l’ordre ayant entraîné un basculement de manifestations en émeutes. »

Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP), 21 décembre 2018

 

À Paris, les méthodes du préfet Lallement seront appliquées, et même renforcées. La « doctrine Lallement » où il est clairement indiqué qu’il faut « impacter » les manifestants – aller « au contact » – sera, à Paris comme à Bordeaux, dénoncée, y compris par des policiers jugeant les méthodes employées « contraires à la législation ainsi qu’à la réglementation en vigueur ».


Le nombre de victimes de la répression policière a ainsi augmenté, à Paris, donc, mais aussi dans toute la France. Grace aux caméras des smartphones et aux réseaux sociaux, il en a été de même de leur visibilité[10].

 

Invisibiliser les violences policières

« Ne parlez pas de répression et de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. »

Emmanuel Macron, 7 mars 2019

 

Pour ne plus que l’on parle des violences policières ciblant les manifestants, violences qu’il a donc orchestrées au fil des mobilisations organisées contre sa politique, Emmanuel Macron a décidé d’essayer de les invisibiliser. Il s’agit aussi de satisfaire les syndicats policiers mécontents que sur les réseaux sociaux les citoyens puissent rendre compte des exactions commises par certains d’entre eux envers la population (tabassages, arrestations arbitraires, insultes – parfois racistes –…).

Fin avril 2020, durant le premier confinement et dans le cadre de contrôles d’identité (et « d’attestations de sortie »), la police française avait déjà tué 5 personnes et fait plus de 10 blessés graves[11]. À la fin de ce confinement, ce sont 12 personnes[12] qui seraient mortes à cause de la police. De nombreuses vidéos ont alors circulé, montrant la violence exercée par des policiers dans « les quartiers », « dans l’indifférence médiatique et avec la certitude maintenant acquise d’une impunité policière à toute épreuve » signalaient les signataires d’un appel à soutenir « la révolte des quartiers »[13].

Suite à ces exactions de plus en plus visibles plusieurs villes ont en effet connu des nuits de révolte durant lesquelles les forces de l’ordre ont été attaquées – notamment à l’aide de feux d’artifice. Depuis, les attaques de policiers ou de commissariats au « mortier » se sont multipliées dans toute la France.

En réponse à ces attaques, l’article 70 de la loi Sécurité Globale, telle que réécrite en commission mixte paritaire réunissant députés et sénateurs à l’issue de la navette parlementaire, autorise le fichage (enregistrement des transactions et identité des acquéreurs) lors de la vente d’articles « pyrotechniques destinés au divertissement », toute tentative de « transaction suspecte » devant faire l’objet d’un « signalement auprès d’un service désigné par décision du ministre de l’intérieur. »

Mais au-delà de cette mesure, il devenait surtout plus qu’urgent de « gagner la bataille des images » . Le président aura été jusqu’à se mettre en scène début décembre 2020, lors d’une interview sur Brut, pour s’offusquer des contrôles au faciès et admettre des violences policières, entraînant en retour colère et manifestations illégales[14] de policiers.

 

L’article 24

La loi « sécurité globale » comporte de nombreuses dispositions liberticides contre lesquelles se sont mobilisés la société civile, les journalistes, le Défenseur des droits, certains politiques – y compris de la majorité – et qui aura alerté jusqu’au Conseil de l’Europe. Ce dernier a exhorté le Sénat à amender la loi déjà votée à l’Assemblée nationale, estimant que l’article 24, qui devait interdire la diffusion d’images de policiers en intervention, portait « atteinte à la liberté d’expression ».

Finalement, après négociation entre députés et sénateurs au sein de la commission mixte paritaire, l’article 24 (devenu article 52) ne fait plus mention de la diffusion d’image des policiers, les dispositions concernant la censure des vidéos ayant été transférées dans l’article 18 de la loi confortant le respect des principes de la République et de lutte contre le séparatisme. Y restent néanmoins punies la « provocation à l’identification » des agents de police et la constitution de base de données « relatives à des fonctionnaires ou personnes chargées d’un service public ».

On se souvient que le 2 novembre 2020, au micro de BFM TV, Gérald Darmanin rappelait avoir « fait une promesse, qui était celle de ne plus pouvoir diffuser les images des policiers et des gendarmes sur les réseaux sociaux ». Quoi qu’en disent aujourd’hui les représentants de la majorité, il apparaît que la volonté initiale était bien de censurer – empêcher de filmer et diffuser – les vidéos montrant des interventions policières dans le but affiché de reprendre la main dans « la guerre de l’information ».

« Reprendre le pouvoir sur la guerre des images. »

Jean-Michel Fauvergue, député LREM qui porte[15], avec Alice Thourot, la loi « sécurité globale ».

 

« Les forces de l’ordre, pour empêcher que soient montrées des violences, en viennent à violenter ceux qui les documentent » aura démontré Pascale Pascariello[16].

Dans le cadre des dispositifs de maintien de l’ordre, les journalistes, les « street medics » (qui comptabilisent le nombre de blessés) et tous ceux qui veulent documenter – par la photo et la vidéo – les pratiques policières font état du harcèlement qu’ils subissent : arrestations arbitraires, bris ou confiscation de leur matériel, coups et insultes…

Les journalistes n’ayant pas de carte de presse sont assimilés à des « militants » quand ceux qui en disposent sont priés d’aller s’« accréditer » en amont auprès des services des préfectures…

 

Gagner « la guerre des images »

Pour Jean-Michel Fauvergue, ancien policier à l’initiative de la loi « sécurité globale », « l’État était en train de perdre la guerre des images »[17] : il s’agissait selon lui, en adoptant cette loi, de « regagner du terrain ».

« Les forces de sécurité intérieure ont perdu la guerre médiatique : les anti-État ont leur téléphone, ceux qui portent l’uniforme ont les caméras-piétons » confiait à L’Opinion[18] l’équipementier Georges Kumuchian, qui travaille avec la police depuis plus de trente-cinq ans et qui doit se réjouir des commandes annoncées : 30 000 caméras-piétons supplémentaires doivent être déployées en 2021.

Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, promettait une « offensive numérique » et le déploiement d’un « bouclier de vidéos sur les réseaux sociaux » qui aurait pu provenir de ces caméras-piétons (article 21). Finalement, dans la dernière version de la loi issue de la commission mixte paritaire, la diffusion de ces images « en direct » sur les réseaux sociaux et les médias a été écartéepour ne pas risquer d’alimenter, comme le précise un communiqué de presse du Sénat, une véritable « bataille médiatique ». C’est pourtant exactement ce dont il est ici question.

Toutes les préfectures sont d’ailleurs incitées à se doter de community managers alors qu’une dizaine d’agents gèrent déjà les réseaux sociaux de la police nationale. La Délégation à l’information et à la communication (Dicom) du ministère de l’Intérieur s’est mise en charge de la rédaction d’« outils de riposte » : éléments de langage, bibliothèques thématiques de réponses préparées, veille et « fact-checking » sur les réseaux sociaux.

On le voit, concernant l’action de la police, gagner « la guerre de l’image » est une priorité du gouvernement[19].

Une question demeure néanmoins. Dans cette guerre, qui est l’ennemi ?

 

 

Notes

[1] Pierre Bafoil, Christine Ollivier, Sarah Paillou, « Macron à des proches sur la campagne de vaccination : Ça doit changer vite et fort », JDD, 02/01/2021.

[2] Quentin Velluet, « France-Russie : le Mali et la Centrafrique au cœur d’une guerre d’influence sur Facebook », Jeune Afrique, 16/12/2020.

[3] Fabien Jobard, « La militarisation du maintien de l’ordre, entre sociologie et histoire », Déviance et Société, 2008/1 (vol. 32) : 101-109.

[4] la police se retrouve alors « en incapacitation sélective du déploiement de sa propre force » comme l’explique Fabien Jobard.

[5] François Bougon, Yann Philippin, « La presse étrangère s’inquiète du virage autoritaire d’Emmanuel Macron », Mediapart, 21/11/2020.

[6] Donatien Huet, « Ces images qui attisent la colère », Mediapart, 31/05/2016.

[7] Lire notamment Mathieu Rigouste : L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (La Découverte, 2009) ou La Domination policière, une violence industrielle (La Fabrique, 2012).

[8] Laurent Mucchielli, « L’infiltration policière des manifestations est un fait, mais comment l’interpréter ? », Mediapart (blog), 29/10/2010 et plus récemment Fabien Leboucq, « Des policiers ont-ils infiltré les Gilets jaunes lors des manifestations ? », CheckNews, Libération, 03/12/2018.

[9] Jean-Paul Brodeur, « Le travail d’Egon Bittner : une introduction à la sociologie de la force institutionnalisée », Déviance et Société, 2001/3 (vol. 25) :307-323.

[10] Voir le travail de David Dufresnes, « Allo Place Beauvau », réalisé entre décembre 2018 et décembre 2020 à partir de Twitter.

[11] Tony Le Pennec, « Cinq morts lors de contrôles de police : pas vu à la télé », Arrêt sur images, 24/04/2020.

[12] « Meurtres et mensonges d’État : la police française a tué au moins 12 personnes durant le confinement », Rebellyon, 13/05/2020.

[13] Tribune, « Pourquoi nous soutenons les révoltes des quartiers populaires », Cerveauxnondisponibles.net, 23/04/2020.

[14] Jacques Pezet, « Manifs de policiers : les agents qui participent aux rassemblements non déclarés sont-ils en service ? », Libération, 30/06/2020 ou Aziz Zemouri, « Policiers : “En nous stigmatisant, le président se met au niveau de Mélenchon” », Le Point, 06/12/2020.

[15] La loi a ainsi pu être déclarée comme étant « d’initiative parlementaire ». Ce texte de loi est présenté comme étant une initiative parlementaire, une proposition de loi, alors qu’il aurait dû être déposé comme un projet de loi, d’initiative gouvernementale. Cette manœuvre, dénoncée comme « une tromperie » et un « détournement des procédures constitutionnelles de fabrique de la loi » aura permis son examen en « procédure accélérée ». La Commission nationale consultative des droits de l’homme dénonce une « dégradation du débat démocratique » soulignant que, de la sorte, « le gouvernement prive le parlement et la société d’un débat sur leur impact ainsi que d’une expertise juridique du Conseil d’État, préalables requis à l’examen parlementaire de tout projet de loi, mais pas pour une proposition de loi ».

[16] Pascale Pascariello, « Filmer les forces de l’ordre, un droit contesté », Infographie Mediapart. https://info-graphics.mediapart.fr/2020/filmer-la-police/index.html

[17] Rapport n°3527 sur la proposition de loi de M. Jean-Michel Fauvergue et Alice Thourot relative à la sécurité globale (3452), Assemblée nationale.

[17] Ivanne Trippenbach, « Caméras-piétons : la tentation du flicage des flics », L’Opinion, 09/08/2020.

[18] Le gouvernement vient de lancer un appel d’offres afin de « mieux surveiller la réputation de l’exécutif sur le Web ». Raphaël Grably, « Le gouvernement investit près de 3 millions d’euros pour surveiller sa réputation en ligne », BFM TV, 16/04/2021.

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