Déni

Malgré un rapport de l’ONU selon lequel les victimes des bombes larguées le 3 janvier dans un village malien par les avions de la force Barkhane étaient pour la plupart des civils, Paris demeure dans le déni. Une position qui interroge sur le mobile de l’opération, probablement un acte de représailles contre les insurgés djihadistes, avec lesquels le président Macron refuse le dialogue entamé par les autorités de Bamako.

Fin mars, le rapport d’enquête de la Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) établissait que les Mirage 2000 de la force française Barkhane, engagés dans une opération « anti-terroriste », ont frappé un rassemblement « très majoritairement composé de civils » le 3 janvier 2021 à Bounti, au centre du Mali. Considérées par la plupart des commentateurs comme un camouflet infligé à Paris, qui a toujours affirmé avoir attaqué un rassemblement de djihadistes, les conclusions des experts onusiens n’ont pas pour autant modifié les positions françaises. Le porte-parole de l’état-major de l’armée française a répondu au rapport de la MINUSMA en déclarant que « tout le renseignement disponible a donné aux Français la certitude que la cible était des djihadistes ».

Cette crispation renforcerait l’hypothèse non d’une bavure (« erreur »), mais d’un acte délibéré. Les opérations de Barkhane étant dictées par une stratégie de contre-insurrection, elles intègrent dans leurs modes la traque des « arrières », les populations censées soutenir les insurgés. Le Centre de programmation et de conduite des opérations (CPCO), sous l’autorité directe du chef de l’État, aurait ainsi autorisé le bombardement d’un site où des civils étaient rassemblés ?

Il faut revenir sur les événements qui ont précédé ce 3 janvier pour amorcer une réponse à cette question et se faire une idée du mobile et des circonstances de l’attaque de Bounti.

Retour aux faits

En début d’après-midi du dimanche 3 janvier 2021, les comptes Twitter d’activistes maliens font état de frappes aériennes contre un groupe de civils à Bounti, village peul de la région de Mopti, dans le centre du Mali. La zone est le théâtre de l’insurrection djihadiste d’Iyad Ag-Ghali et de son Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM selon l’acronyme arabe couramment utilisé, pour Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn), fédérant divers groupes dont Al-Qaida (AQMI). Il s’attaquait, jusqu’à octobre, aux Forces armées maliennes (FAMa). Ces dernières ont été pointées du doigt par de nombreux rapports de l’ONU pour les exactions commises contre les civils peuls, dont la communauté est considérée comme le vivier des insurgés. Des milices supplétives de l’armée sont aussi mises en cause depuis cinq ans pour une série de meurtres de masse et pillages dans les villages peuls. En fin de journée, l’association pour la promotion de la culture peule Tabital Pulaaku dénonce une « frappe aérienne [ayant] coûté la vie à une vingtaine de personnes civiles au moins » pendant un mariage. Des informations sont détaillées sur le lieu exact où les bombes ont été larguées, le nom des mariés et le déroulement de la cérémonie. On ajoute, dans le communiqué, que tous les corps étaient déchiquetés, deux seulement ayant pu être identifiés.

Silence tombal

De la part de l’armée malienne comme de la force française Barkhane – les seules en mesure de mener une attaque aérienne –, silence tombal pendant quarante-huit heures. Hormis un officier de l’état-major des FAMa qui déclare, en voie officieuse au quotidien L’Indépendant, qu’aucune frappe « n’a été conduite vers la localité susnommée » et qu’« il n’y a pas non plus eu de survol de la zone par nos appareils à la date indiquée ».

Le 5 janvier, l’armée française lance son communiqué : « Une patrouille d’avions de chasse a neutralisé des dizaines de djihadistes préalablement repérés après une opération de renseignement de plusieurs jours. Les informations relatives à un mariage ne correspondent pas aux observations effectuées. » La déclaration est appuyée par une autre source militaire française : « Il ne peut y avoir de doutes et d’ambiguïté, il n’y avait pas de mariage. C’est une frappe menée après un processus particulièrement formel et multipartite sur un groupe armé terroriste pleinement identifié, après un recoupement d’informations, des attitudes, une posture, sur une zone caractérisée. »

Mortel méchoui

Pourtant, la thèse du mariage est confirmée par tous les témoins sur place, par les médias locaux, rapportée par l’Agence France-Presse (AFP) et validée par la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) du Mali dans un communiqué daté 6 janvier. Dans un article du 7 janvier, publié par le site d’investigation de l’IVERIS (Institut de veille et d’étude des relations internationales et stratégiques), qui a réputation d’être « bien renseigné » dans l’Hexagone, sa directrice, Leslie Varenne, donne plus de détails : « Selon un contact malien qui a dialogué avec des témoins et qui est très au fait du déroulé des événements, des villageois célébraient un mariage et comme le veut la tradition peule, un groupe d’hommes s’est regroupé et éloigné du village pour faire griller le taurillon qu’ils avaient reçu en offrande. C’est pendant le méchoui qu’ils ont été la cible d’une frappe aérienne. Il y a eu 16 morts selon cette source, d’autres citent le chiffre de 19 décès, et des blessés. » De son côté, Médecins sans frontières déclare : « Nos équipes ont pris en charge huit blessés graves suite à des bombardements sur les villages de Bounti et Kikara, dans le centre du Mali, le dimanche 3 janvier 2021. » On ne mentionne pas la présence de combattants parmi les blessés et, selon ces affirmations, l’opération aurait eu lieu en deux endroits différents mais proches.

Toujours le 7 janvier, le ministère malien de la Défense s’aligne sur Paris et déclare que « les frappes aériennes d’un Mirage 2000 avaient touché un objectif militaire neutralisant une trentaine de membres d’un groupe terroriste ». Auparavant, la Direction de l’information et des relations publiques de l’armée malienne, la DIRPA, avait indiqué que des investigations étaient en cours « pour savoir ce qui s’est passé ». Un ensemble de précisions qui excluent toute implication des Forces armées maliennes.

Des témoignages multiples et détaillés

De tous ces témoignages, des déclarations officielles ou officieuses – et mis à part le questionnement sur le nombre des lieux où les faits se sont déroulés, sur le timing des attaques (certaines sources indiquant un bombardement nocturne entre le 3 et le 4 janvier) et sur les engins qui les ont menées (des témoins font aussi état de la présence d’un hélicoptère) –, les faits avérés sont deux. Un, des bombes ont été larguées sur Bounti par l’aviation de la force française Barkhane, la seule à disposer de Mirage 2000. Deux, malgré les dénégations de la France, les victimes, au nombre de 19 à 22, étaient des civils participant à une cérémonie de mariage. Par ailleurs, aucune autre source ne rapporte d’autres incidents ou combattants djihadistes tués par des frappes aériennes le 3, ou entre les 3 et 4 janvier.

On en déduit que les frappes aériennes revendiquées par l’armée française sont les mêmes qui sont citées par Tabital Pulaaku, la CNDH malienne, l’AFP, l’IVERIS, le ministère de la Défense du Mali et les autres témoignages. Sauf que l’une déclare qu’elles ont « neutralisé un groupe armé terroriste », dont on ne précise pas l’identité, ce qui n’est pas habituel, alors que les autres déplorent des victimes civiles participant à une cérémonie.

Les raisons de l’attaque restent en revanche à découvrir. Pourquoi des civils désarmés comme cibles et non des combattants ennemis ? Une question qui est abordée par la directrice de l’IVERIS : « Que s’est-il réellement passé ? L’armée française a-t-elle recueilli de mauvais renseignements ? A-t-elle agi trop vite sous la pression politique afin d’augmenter son bilan positif après la mort des soldats français ? Y avait-il un groupe terroriste dans une zone à proximité du mariage ? Ou bien encore, y a-t-il eu deux interventions différentes au même moment dans deux endroits proches ? »

« Augmenter le bilan positif » ? En clair : causer plus de morts chez l’adversaire que l’on n’en a subi de son fait. En effet, le 28 décembre à Hombori, trois militaires français de la force Barkhane étaient tués par l’explosion de deux IED, engins explosifs improvisés (en anglais, Improvised Explosive Device). Et cinq jours plus tard, rebelote : deux autres soldats de Barkhane succombent à leurs blessures après avoir été atteints par un IED à Ménaka. L’IVERIS précise : « Selon une source militaire, les explosifs utilisés lors des deux dernières attaques contre les soldats de Barkhane sont des IED à pression, de fabrication belge, provenant des arsenaux de Mouammar Kadhafi, ces explosifs provoquent l’effet d’un boulet de canon. Ces engins ultra sophistiqués [contrairement à ce que leur nom donnerait à penser] ne peuvent être manipulés que par des spécialistes ; toujours selon la même source, ceux-ci viendraient de Syrie via la Libye. » Deux attentats revendiqués par le GSIM.

Dialoguer ou pas avec Iyad Ag-Ghali

Depuis quelques semaines en pourparlers de paix avec les autorités militaires maliennes issues du putsch du 18 août de l’année dernière, le chef du GSIM, le touareg Iyad Ag-Ghali, figure incontournable de la crise malienne, ne s’en prend plus à l’armée de Bamako et oriente ses attaques contre la France. La France qui, contrairement à l’Algérie et à l’Union africaine, s’oppose à tout dialogue avec les djihadistes.

Entre-temps le GSIM, lié à Al-Qaida, doit faire face à un autre adversaire de taille, son frère ennemi de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), branche de Daech au Sahel. Les combats récents entre les deux groupes ont tourné à l’avantage du GSIM, plus enraciné dans les populations du Centre, mais les hommes de Daech restent actifs. Le 2 janvier, jour de la deuxième attaque aux IED, un crime de masse effroyable avait lieu au Niger, près de la frontière malienne : 56 civils étaient massacrés dans des villages peuls dont les habitants avaient refusé de faire allégeance à Daech et s’étaient rapprochés du GSIM. L’expert des questions sahéliennes Yvan Guichaoua a attribué, comme d’autres observateurs, la paternité de la tuerie à l’État islamique. Il a également souligné, par un message sur son compte Twitter, « les fondements ethnicistes de cette attaque horrifiante dans une zone où nombreux Peuls avaient été tués dans les semaines précédentes ». Le GSIM de son côté a nié toute implication dans les faits et s’en prend à l’EIGS sans le nommer, en promettant « qu’il n’échappera pas au châtiment… ».

Il reste que, selon de nombreuses sources proches du « dialogue » entre la junte militaire et le groupe d’Ag-Ghali, les forces favorables à ces pourparlers « avec les extrémistes », non plus appelés « terroristes », essaieraient de jouer Ag-Ghali, avec Al-Qaida, contre Daech, dans une sorte de diplomatie du divide et impera, l’inusable « diviser pour régner ».

S’agirait-il d’une vendetta ?

N’étant pas, ou pas encore, en faveur d’un tel « dialogue », la France voit les choses autrement… Seule face au GSIM d’Iyad Ag-Ghali, elle semble bien avoir été tentée de riposter à ses offensives à sa façon, en frappant les « arrières », c’est-à-dire les populations civiles qu’elle accuse d’appuyer l’ennemi en armes, conformément aux concepts de la « guerre révolutionnaire » qui prescrivent, lorsque l’adversaire est au milieu du peuple comme un poisson dans l’eau, de vider l’eau du bocal, s’il le faut « à la petite cuillère »… ou à coups de Mirage 2000…

Une perspective dans laquelle les faits survenus à Bounti s’apparenteraient à une vendetta classique avec message à la clé, l’armée n’ayant eu d’autre objectif que d’« augmenter son bilan positif après la mort des soldats français »… Rien, de toute manière, qui puisse faciliter, ni faire avancer la solution de la crise sahélienne.

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