Les tueries ne cessent pas depuis décembre 2017 dans cette province de l’est de la RDC encore hantée par les événements de 1999-2003 et aujourd’hui sous état de siège. Les attaques ciblant certaines communautés (Hema et surtout Mbuti), et parfois l’armée, sont vraisemblablement orchestrées par le même groupe d’officiers qui, au sein de cette dernière, sème la terreur sur l’arc oriental du pays.

La violence fait rage en Ituri, notamment dans les territoires de Djugu et Irumu. Le 6 mai dernier, le village de Mbaz’Kpa, dans la chefferie de Bahema Badjere, a été entièrement brûlé par des miliciens de la CODECO. Auparavant, à la mi-avril, une vingtaine de militaires de l’armée (FARDC), dont deux officiers, ont été tués, toujours par la CODECO, une bande armée issue de la communauté Lendu. Auparavant, à la mi-avril, une vingtaine de militaires de l’armée (FARDC), dont deux officiers, ont été tués, toujours par la même CODECO. Selon de multiples sources de la société civile locale, ce groupe serait entretenu par des membres du gouvernement provincial, et appuyé par des unités des FARDC répondant à des officiers qui agissent hors hiérarchie. D’autres attaques sont attribuées à ceux qu’on appelle officiellement les « présumés ADF ». Le 8 mai, à Lukaya, en territoire de Mambasa, une attaque par ces derniers a fait dix victimes.

« ADF », acronyme anglais d’Allied democratic forces, est une étiquette qui cache une nébuleuse de milices tribales qui, depuis octobre 2014, sèment la terreur à Beni, dans la province limitrophe du Nord-Kivu. En principe liées au trafic des ressources, émanation des notables locaux impliqués dans les conflits fonciers et la compétition pour les postes dans l’administration, les structures sanitaires et les églises, ces groupes armés intègrent aussi des éléments résiduels des « vrais ADF », originels, démantelées par le gouvernement en avril 2014.

Depuis, ces groupuscules en déroute ont été activés, renforcés et encadrés, par les officiers d’un réseau hors hiérarchie des FARDC, afin de tuer les civils et disperser les populations terrorisées. Parties de Beni, ces milices labellisées « ADF » et leurs mentors militaires ont essaimé en Ituri, où leurs forfaits meurtriers se sont multipliés à partir de mai 2019.

Flashback

C’est après une accalmie de quatorze ans que les violences reprenaient ainsi en Ituri, une province déjà martyrisée par les événements de 1999-2003. À l’époque – avec, en toile de fond, des rivalités entre puissances régionales et la guerre civile congolaise (1998-2002) –, l’Ituri avait connu un conflit de moyenne intensité, très dispendieux en vies humaines, opposant les milices Hema et Lendu, issues des deux principales ethnies de l’Ituri. On avait compté cinquante mille morts, selon l’ONU.

En 2003, les soldats d’Artémis, la première mission militaire de l’Union européenne, avaient été déployés pour mettre fin aux troubles. La France en était la « nation-cadre », fournissant 80 % des effectifs, sur le modèle de l’opération « Turquoise » engagée au Rwanda au début de l’été 1994. Le but réel de l’intervention semble avoir été la mise au pas de l’Union du peuple congolais de Thomas Lubanga, allié supposé du Rwanda, qui sera déféré devant la Cour pénale internationale.

La « main noire » du général Mundos

Le souvenir des manipulations ethniques de l’époque ne sera pas inutile lorsqu’en décembre 2017 une mystérieuse milice lendu, dotée d’équipements sophistiqués, commença à s’en prendre à nouveau aux Hema. Ces derniers ne tombèrent pas dans le piège et, en accord avec les notables lendu, s’opposèrent à une reprise des violences intercommunautaires. Les autorités religieuses locales dénoncèrent à leur tour la présence d’une « main noire » derrière les agissements de cette milice.

On se souvient qu’en février 2018, le général Mundos était envoyé en Ituri à la tête des forces spéciales de la 31e Brigade. Or, quelques jours après l’arrivée de cet officier – mentionné dans les rapports de l’ONU pour avoir déjà joué un rôle-clé dans l’organisation des milices responsables des atrocités à Beni –, des tueries ont lieu dans des villages proches des positions de sa brigade.

D’attaques en représailles, la violence fait tache d’huile avec pour épicentre le territoire de Djugu. Les Hema sont visés, puis les Mbuti et les Alurs.

« Les assauts et le repli des groupes des agresseurs se déroulent d’une façon coordonnée et simultanée, avec un système de télécommunication de pointe et une tactique militaire planifiée. Ce qui exige normalement une chaîne de commandement avec une logistique adéquate et une certaine discipline des exécutants », nous confie, anonymement, un observateur militaire.

Après avoir mis en place la structure opérationnelle des massacres, en manipulant les associations tribales CODECO et Tchini Ya Kilima, Mundos est remplacé par le général Rugayi Senga, un autre gradé à la réputation douteuse : il avait été épinglé dans un rapport de l’ONU comme collaborateur des FDLR, les rebelles hutus rwandais responsables du génocide de 1994 au Rwanda.

Où il est question du général Ntumba

Sporadiques ou intenses selon les périodes, les tueries auraient fait environ 3 000 victimes en trois ans, selon les sources locales. Les agences onusiennes font état d’1,6 million de déplacés internes, et dénoncent des crimes contre l’humanité, tout en soulignant que la grande majorité des victimes est visée en raison de l’appartenance à la communauté Hema. Les modalités de ces crimes de masse avec têtes arrachées, enfants pendus et mutilations sont particulièrement horribles. Sur son compte Twitter, un humanitaire écrit : « J’ai les larmes aux yeux non pour les meurtres, mais pour comment ils sont commis. »

Au sein des populations et des FARDC, les connivences de certains officiers supérieurs avec les assassins suscitent indignation. En juin 2020, une mutinerie d’une unité FARDC mettait en cause l’amiral Egide Ngoy, accusé d’avoir ravitaillé en armes la CODECO. En juillet 2020, le président Tshisekedi envoyait en Ituri une mission de paix, composée d’anciens seigneurs de guerre lendu avec, à sa tête, le sulfureux général Frank Ntumba. Chef de la maison militaire de Tshisekedi, cet officier, ancien conseiller en matière de sécurité de l’ex-président Joseph Kabila, est considéré par de nombreux rapports indépendants, ainsi que par un rapport confidentiel de la MONUSCO daté de 2016, comme l’un des cerveaux des massacres de Beni.

Insécurité et exactions contre les civils ne cessent en Ituri. De cette zone aurifère frontalière de l’Ouganda jusqu’aux hauts plateaux de Minembwe dans le Sud-Kivu, des unités de l’armée spécialisées dans l’action secrète et la guerre psychologique exercent le « management par la terreur » sur des populations meurtries et contraintes à l’errance.

Et, point d’hasard si, suite à la proclamation de l’état de siège en début mai, le gouverneur militaire qui a pris fonction en Ituri, le général Luboya Nkashama est un spécialiste des renseignements, proche de l’ancien chef d’Etat Joseph Kabila et membre du réseau des officiers versés dans les guerres noires.

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