Les trois guerres perdues de Le Drian

par | 29 Mai 2021 | Analyses

ANALYSE

Excellent marchand d’armes mais lamentable stratège, après avoir fait l’économie d’une intervention militaire au secours du peuple syrien, l’actuel patron de la diplomatie française laissera surtout le souvenir d’un effroyable va-t-en-guerre, spécialiste de l’engagement dans de « grands conflits inutiles » – au Mali, au Yémen et en Libye –, nuisibles pour les populations et finalement perdus. Mais pas perdus pour tout le monde…

Ainsi, François Hollande est passé, et Jean-Yves Le Drian est resté. D’abord, ministre de la Défense – rebaptisé par ses soins ministère « des Armées », car bien sûr il ne s’agit pas de « défense » quand on est à l’offensive sur tant de fronts… Plus précis, il aurait pu le nommer « ministère de la Guerre », tant c’est l’essentiel de son activité… Promu par Macron aux Affaires étrangères – comme c’est bien à l’étranger que l’armée intervient à tour de bras –, Le Drian est officiellement « n°2 » du gouvernement – lui qui a vu passer deux présidents et une kyrielle de premiers ministres, du maire de Nantes à celui du Havre, en passant par celui qui s’est rêvé maire de Barcelone.

Le VRP de l’industrie de l’armement

Son œuvre prendrait-elle fin demain qu’il n’en laisserait pas moins de mauvais souvenirs. On le crédite toutefois d’avoir été, à défaut d’un bon chef de guerre, un excellent marchand d’armes, les ventes à l’étranger étant passées, selon sa fiche Wikipedia, de 4,6 milliards d’euros en 2012 à 16 milliards en 2015, puis à 20 en 2016… Belle progression ! Le rapport parlementaire 2020 sur la question donne d’autres chiffres, plus modestes, mais qui confirment la progression. De 2012 à 2019, quant à la valeur des livraisons effectives, on est passé de près de 3,4 milliards à près de 10 milliards d’euros…

Quant aux commandes, la vraie spécialité de Le Drian, les chiffres sont impressionnants. 4,8 milliards à son arrivée en 2012, 6,9 milliards l’année d’après. En 2014, il confirme l’envolée à 8,2 milliards et en 2015 il explose à 16,9 milliards, beau record. Redescendant en 2016 à un toujours impressionnant 13,9 milliards, avant de « chuter » à 6,9 milliards, pour remonter à 9 milliards d’euros en 2019… Et 2020 s’annonce au mieux, avec des ventes de Rafale à la Grèce (on se souvient pourtant du scandale de la Grèce, surendettée et en faillite il y a peu du fait de son délirant budget militaire…). Encore ces « commandes fermes » sont-elles très en dessous de la véritable activité commerciale du super-VRP ministre – l’accord pour la vente de sous-marins à l’Australie, d’une valeur insensée de 34 milliards (record « historique », ainsi qu’il n’a pu s’empêcher de le souligner lui-même) n’est comptabilisé que pour 300 millions de « frais d’études » et n’a pas encore valeur de contrat, mais n’en reste pas moins remarquable.

Faudrait-il qualifier ce chef de guerre à la vue particulièrement basse de plus grand « commercial » qu’on n’ait jamais vu ? Dassault-aviation peut lui être reconnaissant, après des années avec son Rafale sur les bras, sauvé uniquement par les commandes de l’armée française… Voilà qu’il s’en vendrait presque comme des petits pains maintenant… La Direction des constructions navales (DCN), que Le Drian a réussi à imposer pour fabriquer les sous-marins australiens, lui doit aussi une fière chandelle.

La Syrie abandonnée

Mais, plus que grand marchand d’armes, pendant son déjà trop long règne, Jean-Yves Le Drian aura surtout été l’administrateur de la guerre. On se souvient qu’au tout début de la présidence de François Hollande, s’est d’abord posée la question de la Syrie. Fallait-il intervenir ou pas lorsque Bachar el-Assad entreprenait la guerre totale contre son peuple, bombardant les populations civiles par avion ? On a mémoire de la « diplomatie » de Laurent Fabius, faisant mine de dénoncer le tyran, mais prenant bien soin de ne pas bouger un petit doigt. Il aurait suffi que Le Drian mobilise son porte-avions, le Charles-de-Gaulle, de fait en état d’intervenir, au large des côtes, pour imposer une zone d’interdiction aérienne dans le ciel syrien – très légitimement, au nom du principe simple qu’un État ne bombarde pas ses populations, qu’il fallait protéger. Au contraire, l’abstention militaire française, accouplée à son « engagement » diplomatique prétendument « ferme », offriront la plus parfaite couverture à Bachar pour livrer cette guerre ignoble jusqu’au bout avec, comme on sait, le soutien des Hezbollah libanais comme des Pasdarans iraniens et enfin de « l’Armée rouge » ressuscitée par Poutine. Hollande et Obama porteront la responsabilité de cet abandon du peuple syrien, et Laurent Fabius ainsi que bien d’autres diplomates, mais c’est Le Drian qui verrouillait l’affaire, l’armée française n’étant pas disposée à s’engager contre un allié historique dans le cadre de la « politique arabe de la France », et encore moins en soutien d’une révolution, quelle qu’elle soit (point de vue partagé alors par Washington, quoi qu’on ait pu imaginer de l’engagement « révolutionnaire » d’Obama)…

Mali, Yémen, Libye…

On verra ensuite Le Drian, derrière Hollande, chef de guerre au Mali, et les années ont passé, Macron prenant la suite de Hollande sans que les opérations militaires successives engagées sur ce terrain par l’armée française aient emporté la conviction, et sans qu’on entrevoie le début d’une « pacification ». Au contraire, se déploient à travers le Sahel les sales méthodes de la « guerre révolutionnaire », où il est toujours bon d’entretenir un ennemi – en espérant le tenir, mais plus encore profiter de son existence pour déployer sa force, l’objectif de la guerre devenant sa perpétuation.

Là comme ailleurs, il s’agit d’aiguiser les tensions, au point où on a pu parler de pratiques génocidaires envers les Peuls – assimilés au djihadisme… Où l’on voit poindre l’idéal de la guerre de tous contre tous. Un chaos soigneusement organisé, avec des visées précises. Ainsi que le rapportait Laurent Larcher, reporter pour La Croix, un général français pouvait déclarer à son état-major, au début de cette entreprise malienne : « Nous sommes arrivés il y a cent ans, nous sommes partis il y a soixante ans, et nous revenons pour cent ans ! » Vaste programme… Recoupant Larcher, un témoin dit avoir vu, au ministère des Affaires étrangères, une brochure mentionnant l’hypothèse d’une révision de fond en comble de la carte de la région dès 2025 – la carte de ce qui s’appelait encore « il y a soixante ans » l’AOF, l’Afrique occidentale française. Voilà qui « expliquerait » la politique du chaos mise en œuvre méthodiquement dans tous les États de la région…

La deuxième grande guerre de Le Drian, ce sera celle du Yémen. Il faut dire que la France aura été superbement réactive, apportant immédiatement aux Saoudiens les armes et des munitions indispensables, dès le début des opérations – en détournant un stock prévu pour l’armée libanaise… Et en faisant fi des obligations découlant du Traité sur le commerce des armes en vigueur depuis le 24 décembre 2014, qui interdit formellement de livrer armes ou munitions à des États en guerre…

L’encre de ce traité était à peine sèche qu’en mars 2015 le ciel tombait sur la tête du peuple yéménite, et cette fois il ne sera certes pas question de non-intervention française puisqu’au contraire la France est intervenue, massivement, non seulement en livrant tous les équipements voulus, mais y compris en offrant toutes sortes de soutiens « clandestins », jusqu’à apporter ouvertement celui de la marine nationale, la « Royale », qui, toute honte bue, aura participé au blocus criminel imposé par les Saoudiens et leurs alliés pour affamer le peuple yéménite. Quant à la compagnie française des pétroles, Total, comme d’habitude sur les mauvais coups, elle héberge sur son site de Balhaf, au sud, une caserne et un centre de détention concédés aux forces des Émirats arabes unis, qui y pratiquent torture et disparitions, selon des enquêtes d’ONG recoupées par Le Monde.

Le retour de « l’alliance russe »

L’autre guerre de Le Drian sera ce qu’on pourrait appeler la « deuxième guerre de Libye », où l’on aura vu la France tenter de soumettre le peuple libyen à la dictature du « maréchal » Haftar, le poulain de Macron et de Poutine, dans le cadre de ce qu’il faudrait appeler la « nouvelle alliance russe ». Ainsi, en plus des soutiens égyptiens, saoudiens ou émiratis, on distingue aux côtés d’Haftar les troupes de Wagner – l’armée « privée » de Poutine –, seule force effective sur le terrain, jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée par la résistance du peuple libyen, oubliant ses divisions pour défendre ses institutions. On comprend que celui-ci, lassé par les quarante-deux ans de dictature de Kadhafi, était peu pressé de remettre le couvert. La Turquie enverra en renfort des drones avec quelques milliers de combattants syriens, aguerris dans la guerre contre Hezbollah, Pasdarans et… Russes, trop contents de prendre une revanche contre ces derniers. Et les redoutables mercenaires de Poutine détaleront comme une volée de moineaux…

Mali, Yémen, Libye… trois fois Le Drian aura engagé la France, pour trois piteux résultats.

Dans le Sahel, il n’est même plus sûr que le machiavélisme néocolonial français porte ses fruits, mais la catastrophe suit son cours… Au Yémen, l’ampleur du crime est telle que la justice internationale devrait se saisir – de même que les citoyens pourraient se préoccuper de ce qui peut se faire « en leur nom ». Enfin, il y aura eu la pantalonnade libyenne, où la tentative de rétablir l’ordre militaire « à l’ancienne » aura été simplement scandaleuse pour finalement échouer… Trois guerres perdues, perdues pour rien sinon pour le pire. Dommage pour ces malheureux pays, victimes de calculs sans cœur, ni raison acceptable. Dommage pour le bilan criminel de la France que Le Drian n’aura fait qu’alourdir, sans enregistrer le moindre succès.

Faut-il croire que, pour un marchand d’armes, aucune guerre n’est jamais vraiment perdue ?

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