Derrière l’extraordinaire mobilisation anti-junte,
le rêve d’une nouvelle société birmane.

« Quand j’ai entendu les nouvelles, je me suis précipité à l’hôpital, pour aider. (…) Un jeune dont la cervelle coulait hors de la boîte crânienne a tenté de se lever de son lit, avant de s’écrouler par terre. Il y avait des blessés partout. Les médecins se concentraient sur leurs patients. Personne ne pouvait aider personne. (…) J’ai entendu quelqu’un crier : “N’abandonne pas, pense à ton fils”… »

Cette scène apocalyptique, c’est un jeune chirurgien, Soe Min, qui la décrit, à l’hôpital du quartier de Hlaing Tharyar, un quartier de Rangoun où au moins 51 personnes ont été abattues par la police le 14 mars dernier. La veille, plusieurs usines chinoises y avaient été incendiées.

Pendant que Soe Min s’active pour essayer de sauver ceux qui peuvent l’être, dans la rue à quelques centaines de mètres de là, de jeunes manifestants sont étendus par terre, blessés à l’abdomen, ou à la tête.

Les premiers secouristes qui osent s’approcher pour les aider ou tenter de les transporter jusqu’à l’hôpital, sont abattus à leur tour. « Beaucoup se sont vidés de leur sang, à même le sol. Ils sont morts faute d’avoir été soignés », raconte un membre des équipes de secours. Toute l’après-midi, la police birmane, aidée par des bataillons d’élite de l’armée, tue sans hésiter, vise sans discriminer insurgés et équipes médicales. Le soir, de grands raids ont lieu dans les maisons du quartier.

« Ils ont arrêté tous les hommes qu’ils trouvaient, témoigne une habitante, sans motif. Ils les gardent en détention pour faire pression et s’assurer que les membres de la famille n’iront pas manifester le lendemain. Sinon ils les tuent. »

Un pays au bord de la catastrophe économique,
les plus pauvres en première ligne

C’était il y a deux mois.

Depuis, qu’est-ce qui a changé en Birmanie ? Après près de 800 morts officiels (un chiffre largement sous-évalué selon les ONG birmanes) dont une cinquantaine d’enfants, et plus de 4 500 arrestations, la stratégie de la terreur imposée par la junte semble porter ses fruits. Alors qu’on avait vu dans les premières semaines de février jusqu’à un million de personnes se rassembler dans les rues du pays, les cortèges dépassent aujourd’hui rarement les quelques centaines de personnes.

Photo: Des milliers de manifestants à Rangoun

Des milliers de manifestants participent à un rassemblement antimilitaire à Rangoun.

Le mouvement est-il est train de s’essouffler ?

« Il n’en est rien, veut croire Maung Sun, un réalisateur de cinéma. Mais on compte davantage sur le mouvement de désobéissance civile que sur les manifestations de rue, trop dangereuses. Trop de Birmans ont perdu un frère ou une sœur. »

Le Mouvement de désobéissance civile (CDM) consiste en une grève massive des travailleurs, tout particulièrement chez les fonctionnaires, remarquablement suivi depuis les premiers jours après le coup d’État du 1er février dernier.

« Le gouvernement militaire ne peut pas fonctionner sans ses fonctionnaires, explique Theri Yadana, jeune employée de banque à Rangoun.
Les institutions sont vides à 80 %, les ministères, les administrations… Nous avons réussi à faire de ce gouvernement une coquille vide. »

Les cheminots, le personnel des infrastructures portuaires, les ingénieurs du génie civil sont aussi en grève. « Un tel mouvement est inédit, non seulement dans le pays, mais aussi dans l’histoire de la désobéissance civile, sur un temps aussi long », estime Naw May Oo Mutraw, chercheuse et enseignante de nationalité birmane établie en Thaïlande.

Poussés par la nécessité néanmoins, certains ont repris le travail ces dernières semaines. Mais la majorité poursuivent la grève. Le prix économique est lourd à payer : des projections récemment publiées par l’ONU estiment que près de la moitié de la population birmane devrait tomber sous le seuil de pauvreté d’ici quelques mois.

Rappel des faits : le 1er février dernier au matin, les Birmans découvrent, incrédules, que toutes les chaînes de télévision ont été suspendues, sauf la chaîne militaire, qui annonce tranquillement que les généraux, à la tête desquels le tout-puissant général Min Aung Hlaing, ont pris le pouvoir pour une durée d’au moins un an. La cheffe de l’exécutif, l’immensément populaire Aung San Suu Kyi et le président, Win Myint, sont retenus prisonniers, avec des centaines de députés, intellectuels et personnalités influentes du parti de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD).

Motif officiel : des « fraudes massives » aux élections de novembre 2020, qui ont donné une victoire écrasante à la NLD. En coulisses, les opposants ont une autre explication : le général Min Aung Hlaing devait prendre sa retraite en ce mois de juin, ce qui lui aurait fait perdre son immunité dans diverses affaires pénales (notamment le massacre de la minorité ethnique Rohingyas en 2017, dossier en cours au tribunal de La Haye) et l’accès à des contrats juteux via deux conglomérats militaires, les plus grosses entreprises du pays, qu’il dirige dans l’ombre en sa qualité de chef des armées.

« Le coup est avant tout une affaire personnelle pour le général Min Aung Hlaing, estime Mark Farmaner de l’ONG Burma Campaign UK. Une façon de préserver ses intérêts. »

Photo: Myanmar - Manifestation contre le coup d'État militaire

Manifestation contre le coup d’État militaire (9 février 2021, Hpa-An, État de Kayin, Myanmar)

L’exceptionnel courage de la jeunesse

Après quelques jours de sidération, la rue birmane crie sa colère.

« Il est étonnant de voir à quel point les généraux semblent avoir sous-estimé l’opposition de la population civile, considère Maung Sun, le réalisateur. Comme s’ils étaient habitués à voir les Birmans hausser les épaules et baisser la tête. »

C’était sans compter cette fameuse génération Z, les moins de 30 ans (50 % de la population birmane), qui n’ont jamais connu la dictature et n’ont aucune intention de la subir, suscitant l’admiration de leurs aînés. Ils représentent la majorité des morts et des arrestations.

« Je suis impressionnée par cette jeunesse, avoue Khin Mar Mar Kyi, ancienne du mouvement anti-junte de 1988, anthropologue à l’université d’Oxford. Ces jeunes dont on disait qu’ils étaient incapables de s’intéresser à autre chose qu’à leur écran de téléphone, font preuve d’un courage admirable. »

Elle souligne un changement de mentalité majeur chez ces jeunes, qui lui fait espérer la victoire du camp démocrate : le sens de l’action collective.

« Jusqu’ici dans la culture politique birmane, il s’agissait toujours de révérer un héros… Par exemple lors de l’Indépendance beaucoup se sont battus courageusement, ont donné leur vie même, mais on les a oubliés, l’Histoire n’en a retenu qu’un : le général Aung San [ndlr, le père d’Aung San Suu kyi]. Mais ces jeunes, complètement autodidactes, enfants d’internet, ont grandi avec des jeux vidéo où il faut former des équipes pour gagner. C’est un changement de culture politique important. »

Le courage extraordinaire du peuple birman, qui continue aujourd’hui à se mobiliser malgré les risques, donne à voir des forces jusque-là cachées de la société birmane.

La jeunesse d’abord, mais aussi ses femmes. Plusieurs martyres du mouvement de résistance sont de très jeunes filles : comme Mya Twe Twe Khaing, 19 ans, première victime de la junte, tombée à Naypidaw le 9 février dernier, et Kyal Sin, 20 ans, championne de Taekwondo, fan de Tik Tok et de tutos de maquillage, abattue d’une balle dans la tête à Mandalay le 3 mars. Juste avant de mourir, elle avait percé une canalisation pour permettre à ses camarades de se laver les yeux irrités par les gaz lacrymogènes.

D’autres ont choisi des façons alternatives de se battre, en lançant notamment la « révolution du longyi », du nom des longues jupes traditionnelles birmanes.

 

Une croyance bien ancrée interdit aux hommes de passer sous tout vêtement porté sur la partie inférieure du corps des femmes, sous peine de perdre leur pouvoir viril. Les Birmanes se sont donc mises à accrocher leurs jupes et leurs sous-vêtements en hauteur, partout où elles le peuvent, sur des cordes à linge ou des fils électriques.

« Cela retarde considérablement l’avancée des militaires, explique Htoi Noung, du Réseau d’action des femmes shans. La plupart des soldats, surtout dans les zones ethniques, refusent de passer sous les jupes. »

Le rôle des minorités ethniques :
une occasion unique de redéfinir
leur rapport au pouvoir central

Autre force jusque-là quasi-invisible dans la société birmane, les minorités ethniques. Elles représentent plus de 30 % de la population totale du pays, mais ont été depuis des décennies largement écartées du pouvoir par la majorité ethnique Bamar.

Désormais, elles jouent un rôle crucial dans la révolte : depuis plus d’un mois les affrontements ont repris entre la Tatmadaw, l’armée birmane, et les groupes armés rebelles de plusieurs ethnies, particulièrement les Karens (KNU) et les Kachins (KIA). Des frappes aériennes, des attaques terrestres quotidiennes ont provoqué la fuite de près de 30 000 personnes vers les zones frontières.

« Nous comptons sur la force de frappe de ces armées ethniques pour ouvrir un nouveau front dans la bataille contre la Tatmadaw », explique un jeune insurgé à Rangoun. Le 20 février, dix groupes armés rebelles ont signé ensemble une déclaration de soutien au Mouvement de désobéissance civile, mettant implicitement fin à l’accord de cessez-le-feu en vigueur avec l’armée birmane. Un vieux rêve ressurgit : celui de la formation d’une « armée fédérale », qui unirait toutes les factions rebelles de Birmanie aux jeunes résistants des villes, ensemble contre les généraux.

Certains groupes, notamment les Karens, affirment abriter dans leurs territoires des milliers de fugitifs du Mouvement de désobéissance civile, « des députés du Parlement, des médecins, des leaders de grève et même des policiers déserteurs » selon Padoh Hman Hman, porte-parole de l’Union nationale karen. Les Karens auraient même ouvert des « camps d’entraînement » où les jeunes des villes sont invités à venir « se former au combat et à la manipulation d’armes à feu ».

L’idée ne date pas d’hier : à la suite du coup d’État de 1988, les étudiants s’étaient regroupés dans la All Burma Federation of Student Unions (ABFSU), aux côtés des minorités ethniques. Mais le projet avait vite capoté. « À l’époque, sans internet, dans des zones de jungle où les conditions étaient souvent très difficiles, on se battait dans le noir » se souvient Naw May Oo, l’enseignante.

Photo: Des enseignants protestent contre le coup d'État militaire(9_Feb_2021,_Hpa-An,_Kayin_State,_Myanmar)_(3)

Des enseignant-e-s protestent contre le coup d’État militaire le 9 février 2021 à Hpa-An, État de Kayin, Myanmar

Elle pointe aussi du doigt une « attitude condescendante des élites birmanes envers les minorités ethniques », qui avait fini par convaincre ces dernières de rester en-dehors du conflit. Mais cet aspect est en train de changer dans la société birmane, selon elle : « les jeunes ne veulent plus faire partie de cette société oppressive. Ils sont en train de saisir cette opportunité unique pour redéfinir courageusement quelle société nous pourrions, nous devrions être. »

Certains leaders ethniques attendent des déclarations fortes de la part d’un groupe de députés birmans qui se présentent aujourd’hui comme le gouvernement légitime, afin d’obtenir des garanties d’autonomie et de représentation politique dans la Birmanie de demain. C’est à ce prix que certains groupes armés ethniques accepteront d’entrer dans le conflit armé, mais ces déclarations tardent à venir.

Derrière l’opposition aux militaires, il y a donc le rêve d’une nouvelle société birmane, plus moderne, plus inclusive de ses femmes et de ses minorités ethniques. Une « révolution du printemps » comme les Birmans désignent dorénavant leur mouvement. Porté par une jeunesse ouverte, éduquée, connectée au monde : « On peut encore gagner », espère Maung Sun, le jeune réalisateur.

Ils veulent y croire.

De notre correspondante en Asie
CI

Guerre Moderne n°1 | 12 mai 2021
Pour des raisons de droit, les images présentes sur cette page ne sont pas
représentatives du large cahier photo sur la Birmanie présent dans le numéro 1 du magazine
à retrouver ce mercredi 12 mai dans les kiosques et lieux de vente de presse

Images (Wikipedia) :
— Ninjastrikers, Manifestation contre le coup d’État militaire
9 février 2021, Hpa-An, État de Kayin, Myanmar
— Ninjastrikers, Teachers protest against military coup,
9 février 2021, Hpa-An, Kayin State, Myanmar
— VOA Burmese, Manifestants, 9 February 2021
— VOA Burmese, Les manifestants contre le coup d’État militaire à Rangoun,
9 février 2021

 

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