MALI

En avril 2013, Aminata Traoré a été interdite de séjour en France, dont les autorités lui avaient refusé l’octroi du visa Schengen. Avant, en janvier, quand Paris décida d’envoyer ses troupes au Mali en prétextant une menace des Djihadiste qui, du nord du pays, auraient entrepris de marcher vers Bamako, la capitale, la voix de l’ancienne ministre de la Culture d’Alpha Oumar Konaré s’était levée, parmi les rares, pour dénoncer les intentions réelles de l’ancienne puissance colonisatrice.

« Nous allons devoir subir, la peur au ventre, leur violence physique ou mentale car tous veulent décider de notre destin sans se soucier de notre avis. Le déploiement prévu ne sera africain que de nom, puisqu’il a été conçu pour servir les intérêts de la France dans le Sahel par les biais d’Etats totalement soumis à sa volonté », avait-elle écrit, prévoyante, en septembre 2012, à l’écrivain et militant sénégalais Boubacar Boris Diop. Le recueil des échanges avec ce dernier sera ensuite publié en 2014 dans l’ouvrage emblématiquement titré La gloire des imposteurs (Ed. Philippe Rey).

Huit ans après, ses affirmations de l’époque sont cruellement et largement confirmées par les faits. La croisade « anti-terroriste » de Paris, loin de réduire ou même « contenir » la présence des islamistes installés dans le septentrion du pays, s’est développée en une guerre étendue à l’ensemble de la sous-région. Et qui implique en particulier, et mis à part le Mali, le Burkina Faso et le Niger, jusqu’aux portes de la Côte d’Ivoire.

Comment expliquer cette donnée ? S’agit-il, pour la France, d’un embourbement, d’un échec stratégique, d’« une guerre perdue », selon l’analyse du chercheur Pérouse de Montclos ?

Ou, plus prosaïquement, Paris avait d’autres finalités, comme soulignera l’ancien ministre de la défense burkinabè Chérif Sy en juin 2019 :

« Les Français disposent de plus de 4000 hommes dans la région et de tous les moyens militaires et technologiques nécessaires. Je m’étonne qu’ils n’aient pas réussi à éradiquer les bandes terroristes et nous nous posons beaucoup de questions : si vraiment ils le voulaient, ils auraient pu les éliminer. On doit alors convenir qu’ils ont d’autres priorités, un autre agenda. »

Qu’une volonté farouche de reconquête de l’ancien espace colonial sahélien soit derrière les opérations extérieures de Paris depuis Serval et Barkhane, cela est une conviction désormais établie au Mali, où le sentiment anti-français est de plus en plus vif. Dans l’Hexagone aussi, les motivations réelles de l’intervention militaire commencent à être publiquement dénoncées.

Maintenant et depuis que le président Macron a annoncé, le 10 juin dernier, le remodelage de la présence française au Sahel, la guerre est au tournant de sa radicalisation et de son extension, avec montée en puissance des forces spéciales et intensification des opérations secrètes. Le sénateur communiste Pierre Laurent vient de l’affirmer :

« Il semble que la ‘rationalisation’ de notre politique d’intervention militaire en Afrique soit moins un ‘retrait’ de nos armées qu’une ‘reconfiguration’, le but étant de déployer nos forces d’intervention plus avant et dans un plus grand nombre de pays. »

Une vidéo, dont le texte est retranscrit ci-dessous, d’Aminata Traoré a été réalisée le 3 avril et concerne le massacre de 17 civils maliens à Bounti, dans le centre du Mali, par les frappes aériennes de Barkhane.

Guerre Moderne la publie maintenant, car la plupart des éléments analytiques demeure de stricte actualité.

Ceux notamment, qui évoquent les raisons de l’intervention française, désormais en contradiction ouverte avec la souveraineté du pays et la volonté du peuple malien de chercher l’issue de la guerre via les pourparlers de paix établis par le Dialogue national inclusif.

 

LE
7 juillet 2021


Bounti: « Silence on neutralise »

Mali Kura – Forum pour un autre Mali
3 avril 2021
https://www.youtube.com/watch?v=sOHAN2CCkEM

Aminata Dramane Traore

Comme la France et les Nations-Unies ont si souvent soufflé dans la même trompette à propos de la lutte antiterroriste au Mali et au Sahel , je suis agréablement surprise de voir qu’un rapport de la MINUSMA rend justice à une association villageoise, Tabital Pulaaku, qui, par rapport aux faits de Bounti, insiste depuis le 3 janvier sur le fait que la force Barkhane a bombardé des civils lors d’une cérémonie de mariage et qu’il ne s’agissait pas de djihadistes.

Et pourtant la ministre française des armées, Florence Parly, persiste et signe : pour elle, ce sont des djihadistes qui ont été neutralisés. Je crois que les autorités françaises sont même prêtes à interpeller les Nations-Unies pour qu’elles s’expliquent pour ce crime de lèse-majesté.

J’ai souvent dit qu’il nous faut, nous Maliens, dans notre quête d’alternatives au chaos ambiant, que nous soyons perspicaces, stratèges, solidaires et pédagogues.

Nous avons en ce moment deux faits majeurs qui contribueront, j’en suis persuadée, à  rendre justice à notre pays, attaqué pas seulement par les djihadistes. Le Mali a été ciblé dans le cadre de la reconquête des anciennes colonies françaises d’Afrique. Le Mali a été attaqué et est occupé militairement. Pas sur la demande des autorités maliennes, mais par la volonté de la France de se repositionner dans son pré carré dans la course mondiale pour le contrôle des ressources naturelles stratégiques. C’était vrai avant la Covid et c’est encore vrai maintenant.

Alors, de mon point de vue il nous faut inscrire ce pays dans le cadre du monde global. Le président français est seul maître à bord dans la gestion de la crise sanitaire dans son pays et est également le seul maître à bord, au Mali, dans la gestion de ce qu’ils appellent ‘la lutte antiterroriste’.

Cette posture radicale impériale qui consiste à dire : « Non, nous ne voulons pas d’un dialogue entre Maliens », « Non, il n’y aura pas de relecture de l’Accord d’Alger…» Tout cela n’a rien de démocratique. C’est pour cette raison qu’il est de la plus grande importance de repolitiser les opinions publiques malienne et sahélienne, de remobiliser les Maliens et les Sahéliens, plus particulièrement les femmes et les jeunes qui payent le plus lourd tribut à cette guerre soi disant anti-terroriste.

La décision d’entrer en guerre n’émane pas du Mali

J’ai eu le privilège de participer au Dialogue national inclusif, dont les recommandations sont ignorées par la France, qui a imposé son agenda, l’agenda de Pau. La tuerie de Bounti survient précisément dans le cadre de l’agenda de Pau, prétendument conçu pour la montée en force des armées sahéliennes. En réalité, dès 2013, nous sommes allés de bavures en bavures, s’il faut parler de bavures.

Ecoutons la Ministre française des armées :

« Tous les principes fondamentaux qui visent à préserver les civils ont été appliqués et je le réaffirme ici avec force. Le 3 janvier, les forces armées françaises ont ciblé un groupe terroriste qui avait été formellement identifié comme tel. Je rappelle qu’il n’y ait eu ni femmes ni enfants parmi ces victimes et que cette frappe était destinée à neutraliser des éléments terroristes, ce qui a été fait ».

Cette intransigeance repose sur un tissu de mensonges depuis le début de la crise, dans la mesure où la demande des autorités de la transition ne consistait en rien en un déploiement de troupes étrangères au sol, surtout pas pendant des années et au prix insoutenable que nous sommes en train de payer.

Ecoutons le premier ministre de l’époque, Django Cissoko (2012-2013) :

« Nous demandions une intervention militaire rapide, une intervention aérienne, c’est précisé. Nous n’avions pas besoin d’une intervention au sol ».

Il nous faut donc déconstruire la thèse de la demande. Déconstruire également la thèse de la colonne de pick-ups qui se dirigeait vers Bamako qui, semblait-il, aurait pu arriver jusqu’à Dakar. Tout est faux.  Les Sahéliens civils et militaires continuent de mourir chaque jour sur la base de mensonges d’Etat. Il n’y a pas eu de demande, il n’y avait pas de colonne…

Parlons des bavures. Ecoutons Maiga, ce père de famille, le premier jour après le massacre de Bounti :

« Quand je suis rentré, j’ai constaté que des membres de ma famille avaient été tués. Aminata, Adama, Zeinabou et Aliou. Quatre personnes. »

La décision d’entrer en guerre n’émane pas du Mali qui n’a même pas été concerté. Ni la décision a été prise au niveau de l’Assemblée nationale française, ni, à plus forte raison, on en a débattu ici au Mali. Nous sommes un pays agressé. C’est pour cette raison que nous devons donner de la voix pour que cesse cette surenchère sécuritaire qui est au coeur de la vie politique française aujourd’hui et qui prévaudra dans le cadre du débat électoral autour du Mali.

Ecoutons la présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, pendant une interview à la télévision française :

« Donc, on envoie nos gamins mourir au Mali pour protéger ce pays des groupes armés islamistes et eux ils refusent de reprendre leurs ressortissants en situation irrégulière en France, selon le droit international qui pourtant les oblige. »

— Qu’est-ce que vous feriez ?

« J’irais voir le président du Mali et je lui dirais qu’il n’y ait plus d’aide au développement à destination du Mali. Attendez, c’est un pays où nos militaires se battent depuis huit ans, certains sont morts là-bas, et on suspendrait l’aide au développement alors même que l’on se bat pour que l’Etat malien ne s’effondre pas et ne laisse pas la place aux islamistes ?

Moi je ne subis pas le chantage, je vous le dis tout net. Je vous assure que j’irais voir le président du Mali et je lui dirais que non seulement il n’ y a plus d’aide au développement, mais que de surcroît il n’y aura plus – ou de façon extrêmement limitée – de transfert d’argent de ressortissants maliens qui travaillent en France vers le Mali. Western Union etc., ce sera terminé. Donc je suis sûre que le président du Mali acceptera de reprendre ses ressortissants. »

Cela est tout simplement hallucinant.

Il y aurait énormément à dire sur cette sortie de Marine Le Pen mais je m’en tiens à la question de la démocratie et des élections à venir. Que pèsent nos voix, nos choix et où sont-ils nos droits quand des acteurs politiques d’ailleurs peuvent tenir un tel discours, avoir une telle posture :

« J’irais dire au président malien de reprendre les siens sinon on leur coupe les vivres »…

Ces propos rendent compte d’une ignorance crasse de l’Histoire de son propre pays et de ses intérêts. Marine Le Pen sait que la sortie de crise là-bas dépend largement du rôle de son pays ici, en Afrique.

Mais c’est cette réalité, malheureusement que les élites politiques, intellectuelles et commerçantes du Mali et d’Afrique évitent. Ce sont ces questions fondamentales d’une actualité brûlante qui devraient interpeller tous les partis politiques. Si les partis ne veulent pas débattre, c’est notre responsabilité de société civile de verser toutes ces questions dans le prochain débat électoral.

Les gens ne peuvent pas aspirer à gouverner ce pays en se soumettant encore et encore, en gardant le silence sur toutes ces humiliations, en avalant toutes sortes de couleuvres. Parce que la couleuvre de la demande de guerre de Dioncounda [2] ne passe pas à mon niveau. Ce mensonge d’état est à déconstruire.

Un pas vient d’être franchi avec ce qui ressort de la bavure de Bounti. Un pas est franchi également avec la reconnaissance de la responsabilité de la France par Emmanuel Macron dans le chaos libyen.

A  nous de jouer notre rôle maintenant. Il n’y a aucune raison de désespérer de nous-mêmes. Le champ que nous avons à labourer et à ensemencer aujourd’hui est celui de l’intelligence individuelle et collective. Nous sommes parfaitement en mesure de bâtir, à partir de ce que nous savons, des nouvelles alliances avec des peuples frères en humanité d’Europe, d’Asie et d’ailleurs.

Ils sont tous debout pour leurs droits. Nous aussi.

Aminata Dramane Traore
3 avril 2021

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[1] Aminata Dramane Traore a été ministre malienne de la Culture et du Tourisme (entre 1997 et 2000) sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré. Elle a démissionné pour ne plus être tenue par son devoir de réserve. Militante altermondialiste, elle s’est engagée dans le combat contre le libéralisme, qu’elle considère comme responsable du maintien de la pauvreté au Mali et en Afrique en général. Elle coordonne les activités du Forum pour un autre Mali et était responsable de l’organisation du troisième volet à Bamako du Forum social mondial polycentrique de 2006.

[2] Dioncounda Traoré a été Président de l’Assemblée nationale malienne de 2007 à 2012, puis président de la République par intérim du 12 avril 2012 au 4 septembre 2013. Il est dit que c’est à la suite de sa demande que la France déclenche une intervention militaire (opération Serval) pour stopper la fameuse « colonne » des groupes djihadistes progressant vers Bamako.

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