Gbagbo et Chirac, en 2003. AFP/Patrick Kovarik

Abidjan, nuit du 6 au 7 novembre 2004. Postés sur le toit de l’hôtel Ivoire, les snipers français du Commandement des opérations spéciales (COS) tirent sur la foule désarmée et tuent des dizaines de jeunes venus faire obstacle à une tentative de renverser Laurent Gbagbo, quelques jours après la provocation de Bouaké. Une « opération spéciale » qui dérapait sans complexe.

« Les hélicoptères tirent, pluie de balles dans la nuit ! Les tanks barrent nos routes et nos ponts… Oui, les Ivoiriens ont marché et nombreux sont ceux qui sont tombés tués par balles. » Ces mots sont de l’écrivain Bernard Dadié, monument de la culture ivoirienne, décédé il y a deux ans. La nuit qu’il évoquait est celle du 6 au 7 novembre 2004, qui venait après une journée lourde d’événements.

Un bombardement et une riposte

Au matin, pendant que les troupes loyalistes donnaient l’assaut aux bastions de la rébellion au Nord, le bombardement de la base française de Bouaké par un avion de l’armée ivoirienne tue huit soldats français. Une manipulation, comme on verra après. Paris riposte avec la destruction immédiate de la flotte aérienne d’Abidjan. Au soir, Charles Blé Goudé, leader des Jeunes patriotes, un courant nationaliste d’origine estudiantine, lance un appel à la mobilisation depuis la télévision locale.

Lorsque des milliers de manifestants désarmés confluent vers les ponts sur la lagune Ébrié en direction de l’aéroport et de la base du 43e bataillon d’infanterie de marine de la force française Licorne, son commandant, le général Poncet, déploie les hélicoptères de combat qui font feu sur la foule. Les victimes se comptent par dizaines. Quelques heures auparavant, il avait déclaré, selon le colonel de Revel : « Je veux des morts ivoiriens. ».

Le général Lecerf, commandant de Licorne en 2006-2007, expliquera plus tard, à propos de ce massacre, qu’il vaut mieux que « l’emploi de l’arme de guerre sur une foule advienne le plus tard possible. Mais nous ne nous posons aucune question métaphysique ; nous employons nos armes dès que cela est nécessaire. »

Une tentative de coup d’Etat ?

La nuit suivante, une colonne de chars de Licorne s’arrête devant la résidence présidentielle de Laurent Gbagbo, les canons pointés vers ses fenêtres. Le coup d’État est en acte lorsqu’un groupe d’un millier de jeunes s’interpose et fait bouclier humain en protection du président. La foule s’oppose aux soldats français dans toute la zone, de la résidence du chef de l’État jusqu’à l’hôtel Ivoire, où le gros des forces françaises est stationné.

Officiellement pour protéger l’évacuation des expatriés (alors que le dernier avait quitté les lieux la veille, selon Amnesty International). Les autorités militaires françaises avoueront plus tard avoir voulu gêner certaines personnalités de l’entourage présidentiel présentes dans l’hôtel, dont, semble-t-il, des experts en télécommunication israéliens travaillant pour Gbagbo. Le face à face s’installe devant l’hôtel entre manifestants et militaires et vire à un nouveau carnage. Les scènes sont impressionnantes, avec des corps déchiquetés, mêmes décapités. Dans leur opus intitulé Le Pompier pyromane, Granvaud et Mauger rapportent ce témoignage :

« Cela ne peut pas être une balle de fusil d’assaut Famas [en dotation à l’armée de terre, ndr]. Le calibre est trop mince. Un seul type de munitions est capable de faire autant de dégâts : le 12,7 millimètres. De celles qui équipent certaines fusils de snipers. »

Ceux des tireurs d’élite des forces spéciales du COS positionnés au sixième étage de l’hôtel, selon les aveux, un mois après, du colonel Destremau qui était à la manœuvre sur place ! Témoin d’exception des événements, le cinéaste ivoirien Sidiki Bakaba était présent avec sa caméra. Il intitulera son reportage La victoire aux mains nues (Képri Créations, avril 2005, Abidjan).

Une foule de jeunes gens désarmés avait empêché un coup d’État.

LE


Cet article fait partie du dossier sur la Côte d’Ivoire du numéro 1 du magazine Guerre Moderne, disponible dans les kiosques et lieux de vente de presse le 12 mai 2021. Ce dossier de 10 pages comporte un porfolio (4 pages de photos) que nous ne pouvons reproduire ici pour des raisons de droit :

BOUAKÉ : NEUF SOLDATS « MORTS POUR LA FRANCE »
Il y a dix-sept ans, en Côte d’Ivoire, une base française était bombardée. Ce mois d’avril, à Paris, se tenait l’épilogue judiciaire de cette provocation, en l’absence des présumés coupables. À leur place étaient entendus ceux qui ont manifestement protégé leur fuite, alors ministres de la République…

Présentation du film de Jean-Dominique Merchet et Thomas Hofnung,
Des morts ivoiriens sous le feu de Licorne sur Libération (26 novembre 2004) :
«Des images de télévision montrent des soldats français tirant sur les partisans de Gbagbo, début novembre.»

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