Resistancia ! Resistancia !

Entamé le 28 avril, le mouvement de protestation colombien est dans sa quatrième semaine. Le mot d’ordre est “résistance” face aux violences policières, à la répression et aux disparitions. La communauté internationale appelle au calme, même le Pape en fait la demande. Mais la grogne est trop forte et le gouvernement trop ferme. Un dialogue de sourd s’est installé sous les bruits des bombes lacrymogènes, des cocktails Molotov et des fusillades. Plus la protestation se prolonge et plus la confusion s’installe en accentuant le sentiment d’exaspération et de colère. Deux nouvelles journées de mobilisation nationale sont prévues le 26 et 28 mai.

Cali - Le 28 avril 2021. - Grève nationale en Colombie contre la réforme fiscale du gouvernement d'Iván Duque

Cali, Colombie. Le 28 avril 2021. – Grève nationale en Colombie contre la réforme fiscale du gouvernement d’Iván Duque. – Photo : Christian EscobarMora / MIRA-V©

Resistancia ! Resistancia !” (Résistance) Sans relâche, étudiants, professeurs, fonctionnaires, infirmiers, parents répètent ce slogan crié avec un mégaphone par les syndicalistes installés sur le camion qui ouvre la marche. Depuis le 28 avril, tous les jours, des rassemblements et défilés ont lieu dans les plus grandes villes du pays : Bogota, Medellin, Cali, Barranquilla, Carthagène des Indes… Même les petites municipalités suivent le mouvement. C’est un élan sans précédent. Si le 21 novembre 2019 avait dépassé le record historique en termes de chiffres- plus d’un million de manifestants avaient défilé pour protester contre le gouvernement du président Ivan Duque — aujourd’hui, c’est la longévité du mouvement et le nombre de victimes qui font la différence : 26 jours et plus de 50 morts.

La grogne est si forte qu’elle en défie la pandémie de Covid 19 et la troisième vague qu’affronte le pays. Le premier rassemblement a été déclenché par l’annonce de la réforme fiscale. Le projet de loi prévoyait que les personnes qui gagnaient plus de 550 euros par mois devait payer des impôts. La TVA de plusieurs biens et services devaient augmenter de 5 ou 19 %. Les prix du gaz, du service internet et des ordinateurs faisaient partie de la liste.

 

Nous voulons un réel changement”

J’ai fait toutes les marches. Je suis là ! Ferme !” Vélo à la main et casquette vissée sur la tête, Estiven Mejia Navas, un étudiant de 27 ans, défile, à Medellin, depuis le petit matin pour arriver au parc de los Deseos rebaptisé “le parc de la résistance” par les manifestants. Un graffiti géant sur le sol l’immortalise.

Nous sommes fatigués de la situation du pays. Nous voulons du changement, un réel changement. On occupera les rues jusqu’à ce que ce changement devienne réalité. Á bas les oppresseurs ! Á bas ceux qui veulent nous voler ! Á bas les gens qui abusent du peuple ! Nous sommes ici debout, prêt à lutter, prêt à résister !”

La mobilisation a déjà obtenu le retrait de la réforme fiscale et de la réforme de santé. Deux ministres ont été également démis de leurs fonctions et l’organisation de la Coupe d’Amérique a été annulée. Mais, d’après les manifestants le malaise est plus profond.

 

Il y a trop d’inégalités”

Sur la route qui longe l’université d’Antioquia dans le nord de Medellin, un cortège de motos et de voitures défilent en klaxonnant. Les manifestants qui leurs font une haie d’honneur scandent :

A parar para avancar ! Viva el paro nacional !
— Une grève pour avancer (pour faire avancer les choses N.D.L.R.) ! Vive la grève nationale !

Ana Maria Garcia, 44 ans, reprend le slogan en choeur avec sa famille et ses amis venus en nombre. Elle brandit une pancarte défendant une meilleure éducation.

Il y a trop d’inégalités. On demande aux professeurs de faire des classes en alternant classes virtuelles et classes réelles, alors que les collèges n’ont aucun moyen. La plupart des enfants n‘ont pas accès à internet, ni même un ordinateur ou un téléphone pour suivre les cours. J’ai 40 élèves et 26 ne peuvent pas se connecter. Des enfants vont à l’école sans manger. Le gouvernement vit dans une bulle. Il ne voit pas la souffrance du peuple !”

D’après le DANE, l’Institut national des statistiques colombien plus de 21 millions de Colombiens sont en situation de pauvreté financière soit plus plus 42% de la population (dont 15% en extrême pauvreté). Cela veut dire que ces Colombiens vivent avec environ 90 dollars par mois.

Durant la troisième semaine de protestation, les peuples indigènes (via la délégation dite Minga)  se sont joint aux marches. Les défilés ne désemplissent pas et de nouvelles formes d’expression artistiques se multiplient. Nombreuses sont celles qui font référence aux victimes durant les manifestations comme celle où des étudiants marchent recouverts d’argile et de marques rouges pour symboliser les coups. Sur le sol, on voit aussi des silhouettes de cadavres dessinées avec de la terre.

Barranquilla, mai 2021 - des manifestants assistent un blessé

Barranquilla, mai 2021 – Photo de Carlos Parra Rios © – des manifestants assistent un blessé

Affrontements, violences policières et victimes

Chaque jour, après les défilés pacifiques, des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants éclatent. On ne compte plus les commissariats brûlés, les centres commerciaux saccagés, les boutiques et les banques détruites ou les feux tricolores cassés ainsi que les statues des hommes politiques de l’histoire colombienne démantelées.

Bogota - Colombie, tirs des forces de sécurité, mai 2020

Bogota – tirs des forces de sécurité, Colombie mai 2021. Photo: Andres Cardona ©

Les vidéos sur les réseaux sociaux sont publiées tous les jours. On y voit des policiers répondre violemment aux lancés de pierre des manifestants : bombes lacrymogènes, tirs au flash ball, jets d’eaux, mais surtout tirs avec des armes à feu. Plusieurs témoins affirment retrouver des balles réelles sur le sol et diffusent en direct les fusillades. Dès les premiers morts, la colère est montée et les cortèges sont devenus de plus en plus violents.

A l’heure où nous publions cet article, d’après INDEPAZ, l’institut d’études et de développement pour la paix, il y aurait 51 victimes, dont 43 attribuées aux forces de l’ordre. Près de 2400 cas de violences policières ont été recensées. Selon le bureau du défenseur du peuple et celui du procureur, 703 agents en uniforme ont été blessés et 160 personnes soupçonnées d’actes de vandalisme arrêtées. Il est reporté des agressions sexuelles et plus de 500 personnes disparues.

 

Des disparitions pour semer la terreur

Cali - funérailles de Nicolás Guerrero (22 ans)

Cali, Valle. (COLOMBIE). 06 mai 2021. – Des amis et des membres de la famille assistent aux funérailles de Nicolás Guerrero (22 ans), qui a été tué dimanche dernier, le 2 mai, après avoir été abattu, selon des témoins, par un membre de l’escadron mobile anti-émeute (Esmad). Guerrero était à une cérémonie à la mémoire des personnes tuées au milieu des protestations en cours de la grève nationale contre la réforme fiscale du gouvernement d’Iván Duque. – Photo : Christian EscobarMora / MIRA-V©

Le directeur de l’institut, Camilo Gonzalez Posso, explique que “les signalements de victimes viennent des plateformes comme Temblores ou directement des citoyens qui envoient des informations ou preuves dont ils disposent. Nous faisons ensuite nos vérifications pour valider les faits. Jusqu’à présent la majorité des décès sont causés par des violences policières.

Selon le directeur, les disparitions des manifestants font partie d’une stratégie de déstabilisation.

Les citoyens nous disent qu’ils voient des camions banalisés circuler en ville et que d’un moment à l’autre des hommes sortent et emmènent des manifestants. Ces hommes peuvent faire partie des forces de police, tout comme du service de renseignement intérieur ou des groupes armés. Il est impossible de le savoir. A Medellin, on soupçonne même des groupes de narcotrafiquants faisant cela pour éviter les problèmes sur leur territoire et affecter leur trafic. Cette manœuvre est une arme pour semer la terreur et la peur.

Plusieurs cas de violences policières on fait polémique comme celui d’un étudiant et professeur de yoga de 36 ans, Lucas Villa. Ce manifestant était connu pour sa lutte pacifique et son amabilité avec les forces de police. Une vidéo le montre défilant en dansant et saluant les policiers à Pereira. Lors d’une manifestation, alors qu’il fuyait, on lui aurait tiré dessus à huit reprises. Sa mort et celle d’une adolescente, qui se serait suicidée après des abus sexuels de policiers lors de son arrestation, ont regonflé le moral des manifestants.

Ces jours-ci, les faits de violences sont aussi signalés du côté des manifestants. A Cali, une policière a été victime d’une agression sexuelle lors de l’attaque de son commissariat. A Bogota, un policier a été brûlé au visage après avoir reçu un cocktail Molotov. Alors que le samedi 22 mai, Cali a été le théâtre de fusillades durant toute la nuit. Deux manifestants et un policier ont été tués .

A lire: Cali, ville en état de siège ou de guerre ?

Des négociations sans fin ni résultat

Depuis une semaine, une table de négociation entre le gouvernement et le comité de grève s’est organisée. Les journées sont longues mais rien de concret n’a encore été décidé. Dernièrement, la démission du haut commissaire de la paix chargé de superviser les discussions a compliqué la tâche. Vendredi 21 mai, l’Union européenne s’est proposée de jouer les médiateurs à travers Josep Borell, son haut représentant pour les affaires politiques et de sécurité. Plusieurs groupes de manifestants remettent également en cause la légitimité du comité de grève présent à la table.

Barranquilla, mai 2021 - regroupement autour d'un feu

Barranquilla, mai 2021 – Photo de Carlos Parra Rios © – regroupement nocturne des manifestants

Ce comité demande, avant toute négociation, la sécurité des manifestants, le démantèlement de l’escadron mobile anti-émeute (ESMAD) et une réforme de la police. Là, où le gouvernement exige la levée des barrages qui paralysent le pays et entraînent des pénuries d’essence et alimentaires. Les prix ont déjà augmenté pour plusieurs produits de base. Ce qui asphyxie davantage les Colombiens qui ont déjà lourdement été impactés par la pandémie et les confinements à répétition.

Pour le politologue et directeur de la fondation PARES, Leon Valencia Agudelo, le président colombien est ferme “car il parie sur l’épuisement du mouvement grâce à la militarisation et la répression. Il attend que les barrages sur les routes fatiguent l’opinion publique et qu’elle prenne son parti. C’est la seule manière de gouverner qu’il connaisse. Il n’écoute personne, ni le peuple ni la communauté internationale. Il s’est piégé lui-même.

Selon lui, ces manifestations font échos à celles du Chili: “Le président chilien a dû céder et arrêter sa répression pour un changement constitutionnel. Ici, c’est différent. Ils demandent plusieurs revendications de base. Il faut un réel pacte politique. On va vers une année de manifestations, en faisant des vagues, mais le mouvement va durer. Un sondage récent montre un mécontentement de 76% contre la politique de Duque.

En Colombie, l’histoire des manifestations s’écrit depuis la signature des accords de paix en 2016. Ces derniers mettaient fin à plus d’un demi siècle de conflit armé dans le pays avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) et marquaient le début des manifestations de masse.

Régulièrement, les Colombiens ont utilisé leur droit à manifester: pour les victimes du conflit armé, contre les féminicides, contre les assassinats de leaders sociaux et communautaires, pour les droits des femmes et aujourd’hui pour le droit à un “futur”.

 

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Cali, ville en état de siège ou de guerre ? sur ce site.

 

Illustration principale:
Bogota – Colombie mai 2021.
Photo: Andres Cardona ©

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