D’octobre 2018 au confinement de mars 2020, au long d’un an et demi, l’insurrection populaire des Gilets jaunes a tenu l’État en haleine. Les moyens les plus brutaux leur étaient opposés : morts, mains arrachées, personnes éborgnées, la police de Macron n’a pas lésiné. Mais il aura fallu le grand confinement et séquestrer l’ensemble du pays pour que les Gilets jaunes démobilisent, comme son semblable algérien, le Hirak. Partie remise ? « Seul l’avenir le dira… »

L’Histoire l’a aujourd’hui presque oublié. Mécanicien à Vinassan en Occitanie, Ghislain Coutard pose le concept un 28 octobre 2018. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, il appelle à utiliser le désormais célèbre « gilet jaune » réglementaire pour tout automobiliste en signe de protestation et de ralliement. Partagée plus de 200 000 fois en moins d’une heure, la vidéo fait mouche au sein d’une France périurbaine qui souffre et qui s’inscrit en creux face à la start-up nation d’Emmanuel Macron. Une semaine auparavant, Éric Drouet et Bruno Lefèvre, chauffeurs routiers en Seine-et-Marne avaient porté le vent de la contestation sur la toile. La nouvelle hausse des prix du carburant récemment décidée par le gouvernement les laisse exsangues. Ils appellent à bloquer les routes un mois plus tard. De son côté, Priscillia Ludosky réactive une pétition qui circulait sur les réseaux et qui enregistre brusquement plus d’un million de signatures. Quasiment anonyme, souterrain et spontané, le mouvement est né.

Le 17 novembre 2018, à la surprise du ministère de l’Intérieur et des médias, plus de 2 000 points de blocages sont organisés par des centaines de milliers de manifestants mobilisés spontanément, sans mot d’ordre d’aucun parti. Beaucoup d’entre eux n’ont jamais manifesté. Ils se retrouvent aux abords des ronds-points, centres commerciaux et péages d’autoroute pour demander l’annulation de la hausse des carburants. Rapidement, les revendications s’élargissent pour porter sur l’ensemble de la politique sociale et fiscale d’Emmanuel Macron. La journée d’action se solde par une centaine de blessés et un mort, victimes surtout des automobilistes tentant de forcer les barrages. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner montre les muscles en annonçant 52 interpellations et 38 gardes à vue. Au long de la journée, les CRS ont donné le ton en repoussant des manifestants à coups de gaz lacrymogène près de l’Élysée ainsi que dans différentes villes de province. Plusieurs centaines de barrages filtrants restent cependant en place, aux ronds-points, et des manifestations sont prévues chaque samedi jusqu’à l’obtention des revendications.

Le 1er décembre, ils sont plus d’une centaine de milliers à converger vers Paris, cette fois pour en découdre. La semaine précédente, des heurts ont eu lieu sur les Champs-Élysées, se soldant par une vingtaine de blessés. C’est sur Facebook que s’organise spontanément l’événement qui marquera les esprits, réunissant 85 000 sympathisants. Dès 5 heures du matin, près d’un millier de Gilets jaunes sont massés aux abords de l’Élysée et refusent de rejoindre le parcours imposé par la préfecture. Après une matinée de heurts avec les forces de l’ordre dans les avenues adjacentes, ils sont encore un millier sous l’Arc de triomphe, certains parvenant à monter à son sommet. Les compagnies d’intervention tenteront à six reprises de donner l’assaut, sans succès. Elles ne parviendront à reprendre le monument que plus tard dans la soirée vers 19 heures.

Ailleurs dans Paris, ce sont également des scènes d’insurrection qui s’étendent de la place de Clichy à celle de la Bastille en passant par les Halles et l’Opéra. Mal préparées, mal encadrées et mal coordonnées, les forces de police sont dépassées. Du matériel et des armes leur sont même dérobés par les manifestants prenant possession de voitures et fourgons. Sur les dents, la police recourt abondamment aux « lanceurs de balles de défense », les tristement célèbres LBD, en faisant de nombreux blessés graves dont un manifestant qui perd son œil. D’autres ont la main arrachée. Malgré les quelque 680 arrestations annoncées par Christophe Castaner le soir même, la journée reste dans les esprits comme celle où le mouvement a failli prendre l’Élysée. Elle va marquer un tournant pour la politique de maintien de l’ordre des pouvoirs publics, tant à Paris qu’en Province.

Le 10 décembre, après un nouveau samedi émaillé de violences qui font 120 blessés, Emmanuel Macron tente une sortie de crise en annonçant des mesures qui peinent à convaincre. Annulation pour 2019 de la hausse des carburants et 100 euros d’augmentation pour le SMIC, dont la revalorisation était déjà prévue. Également des heures supplémentaires « sans impôts ni charges » et nouvelle exemption de hausse de CSG pour certains retraités. Des mesurettes qui contribuent à cristalliser la lutte autour de sa personne. Désormais, le slogan qui unit les Gilets jaunes est clair : « Macron démission ».

Le 5 janvier 2019, le mouvement reste vif et donne lieu à de nouveaux affrontements. Lors de cet acte VIII qui mobilise plus de 50 000 personnes, des manifestants forcent avec un engin de chantier l’entrée du ministère de Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement. Le déni opposé par le gouvernement aux revendications et la répression policière de plus en plus dure poussent même la frange la plus pacifiste des Gilets jaunes à la violence. Le feu, nourri des LBD et des grenades, continue d’emporter des mains, des yeux, la répression s’intensifie. Un CRS reconnaît que les tirs sont désormais vingt fois plus nombreux qu’auparavant et qu’il devient impossible de les encadrer. Sur le terrain, la BAC intervient, en civil, massivement, ajoutant au désordre. L’exécutif annonce deux jours plus tard une nouvelle loi dite « anticasseurs » en pleine polémique face aux blessures graves causées chez les manifestants par les lanceurs de balles de défense et grenades dites de désencerclement.

En butte à l’échec de sa politique de déni et de fermeté, Emmanuel Macron imagine alors un « grand débat », lancé le 15 janvier par une lettre aux Français. Des propositions émergent des réunions citoyennes organisées partout en France et Ingrid Levavasseur, figure historique du mouvement, annonce le 23 janvier un embryon de liste aux européennes. Après une violente campagne de dénigrement, elle renonce, le 13 février.

Le 12 mars, la loi anticasseurs est votée et une semaine plus tard, le 20 mars, entre en scène un personnage emblématique de la répression policière : Didier Lallement, dont même Alain Juppé s’inquiète à l’époque de la réputation détestable qui le précède. Ce haut fonctionnaire, qui n’hésite pas à prendre la pose en costume de CRS est nommé par Christophe Castaner sur recommandation de Dominique Perben pour ses méthodes expéditives qui flirtent avec la provocation. Le ministre de l’Intérieur lui demande publiquement de « briser l’émeute » et dans la foulée, Didier Lallement crée les BRAV, brigades de répression de l’action violente, des voltigeurs à moto – supprimés depuis la mort de Malik Oussekine en 1986… –, qui vont faire monter la pression chaque samedi.

Quelques jours auparavant, Paris connaissait une nouvelle flambée de violence. Le 16 mars, 30 000 manifestants affrontent la police sur fond de pillages et incendies, notamment celui du Fouquet’s, le plus que mythique café des Champs-Élysées. Curieusement, la police reste passive alors qu’elle pourrait intervenir, laissant « incompréhensiblement » flamber l’établissement. Selon des témoins, ce seront même les palets incandescents des grenades lacrymogènes qui auraient mis le feu aux rideaux rouges du luxueux bistrot… L’événement sera à l’origine du sacre de Didier Lallement qui, à la préfecture de Police, remplace Michel Delpuech, limogé. Le nouveau préfet interdit aussitôt les manifestations dans plusieurs lieux emblématiques à commencer par les Champs-Élysées.

Durant tout le printemps 2019, la méthode Lallement s’installe sans complexe. Elle repose sur une série d’ingrédients désormais analysés, qui mènent droit à l’escalade de la violence. D’abord une provocation médiatique indiquant que des groupes de casseurs ont été repérés. Un argument qui légitime la multiplication des contrôles de police aléatoires sur la route, dans la rue, dans les gares, y compris à des centaines de kilomètres des défilés annoncés. De nombreux témoignages concordants parlent de véritables agressions à froid dès le matin, avec des charges et des lacrymogènes lancés contre des manifestants à peine descendus des cars… BRAV, CRS, Compagnies d’intervention et même BAC sont déployés en nombre impressionnant lors de chaque manifestation. Sous les uniformes et derrière les boucliers en plexiglas qui se déplacent au petit trot comme à la manœuvre en suivant les manifestants, se cachent aussi bien des excités de la matraque et du LBD que des fonctionnaires n’ayant jamais fait de maintien de l’ordre, jusqu’à des auxiliaires de police scientifique… Un cocktail explosif qui facilite les dérapages. Pour le reste, la stratégie Lallement est simple : il arrose de gaz lacrymogène les cortèges de manifestants, méthodiquement, de bout en bout. Impossible de s’y soustraire, toutes les rues adjacentes sont bloquées. Dans les impasses, les halls d’immeuble, les portes cochères, retraités, infirmières, manifestants, suffoquent. Pendant ce temps, la manifestation s’étiole, le cortège se divise et des groupes de plus en plus isolés sont livrés à eux-mêmes. À l’issue du parcours, une nasse les attendra, généralement sur une petite place cernée par les policiers. Et tant pis pour ceux qui se seront protégés les yeux avec des lunettes de piscine ou un masque, deux accessoires attribués par la police aux seuls casseurs, et qui suffisent à légitimer une arrestation. Le point d’orgue sera atteint le 1er mai où le préfet fera tirer grenades et canon à eau sur le traditionnel défilé syndical auquel se sont joints les Gilets jaunes. Des centaines de manifestants font demi-tour remontant le cortège à contre-courant tandis que les autres sont « nassés » place d’Italie. D’autres seront pourchassés jusqu’à l’intérieur de l’hôpital de la Salpêtrière, et accusés pour cela, d’avoir « attaqué l’hôpital », selon une aussi pathétique qu’immense « fake news » lancée par le ministre de l’Intérieur et martelée avec discipline par tous les grands médias jusqu’au lendemain. L’année suivante, Emmanuel Macron, profitant de la crise du Covid, interdira la manifestation tout en promettant aux Français qu’ils retrouveront bientôt des « 1er mai joyeux et chamailleurs »…

Face à la répression du printemps et son cortège de blessés, la mobilisation faiblit. Mais continue. Le 14 juillet des Gilets jaunes reviennent sur les Champs-Élysées où des incidents se produisent après le défilé militaire. Plusieurs figures des Gilets jaunes sont interpellées. En chute avec l’arrivée des beaux jours, la mobilisation du samedi a repris depuis la rentrée dans certaines villes, loin du pic de l’hiver 2018-2019. Le mouvement va alors soutenir d’autres causes, comme les comités Adama ou la manifestation des pompiers du 15 octobre, où on comptera encore un éborgné.

Le 16 novembre marque le premier anniversaire du mouvement et se solde par des violences dans plusieurs villes de France, mais ce sont surtout les manifestations de décembre contre la réforme des retraites, qui réunissent plus d’un million et demi de personnes qui mobilisent des Gilets jaunes, véritables vétérans, autour d’une utopique « convergence des luttes ». Refusant tout leader et en proie à des dissensions internes, le mouvement résistera mal à l’épidémie de Covid, dont on peut dire qu’elle est tombée à pic pour le gouvernement. La loi anticasseurs avait légitimé l’instauration d’un État policier. La crise sanitaire enfonce le clou en interdisant les rassemblements de plus de 100 personnes, ce que même certaines figures historiques des Gilets jaunes appellent à respecter. Ce sont pourtant les professions les plus représentées au sein du mouvement, faiblement rémunérées, qui vont être en première ligne durant la pandémie.

Au total, avant la chape de plomb de trois confinements successifs, la répression policière se solde par près de 650 blessés, 25 éborgnés et plusieurs mains arrachées. Selon une enquête rendue publique en septembre 2020, la loi anticasseurs aurait permis d’arrêter de façon arbitraire et de poursuivre en justice des Gilets jaunes n’ayant commis aucune action violente. L’ONU et le Parlement européen ont aussi pointé Paris du doigt pour son usage abusif de la force. Reste à savoir, si avec l’amélioration de la situation sanitaire en Europe, le mouvement continuera à mobiliser cet été, après la marche nationale des Gilets jaunes partis de Montpellier pour rejoindre la manif parisienne du 1er mai.

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