GUERRE CHIMIQUE

Carte: pulvérisation aérienne d'herbicides par l'armée américiane au Vietnam

Carte montrant les emplacements des missions de pulvérisation aérienne d’herbicides de l’armée américaine au Sud-Vietnam, de 1965 à 1971. (Wikipedia)

Les armes chimiques et incendiaires furent massivement utilisées durant la guerre du Vietnam (1955-1975). Ces armes et en particulier les défoliants, ont eu des effets durables sur les écosystèmes de ce pays (et dans une moindre mesure des pays voisins), ainsi que sur ses populations humaines. La dioxine, qui entrait dans la composition de l’herbicide dit agent orange, est encore présente de nos jours, à des titres toxiques pour les humains, dans la chaîne alimentaire.

Cet usage massif d’herbicides avait notamment pour but de déceler dans la jungle des bases du Viêt-cong, en détruisant cette protection naturelle dont bénéficiait l’armée du Vietnam du nord, qui avait su très habilement en tirer parti. Ces défoliants avaient aussi pour fonction de détruire les ressources alimentaires, en instaurant une guerre de famine, visant à affamer non-seulement le Viêt-cong, mais aussi les populations civiles qui lui venaient en aide.

L’impuissance des armées américaine et du sud-vietnamienne face à la forme de guérilla menée par le Viêt-cong les conduisit à utiliser aussi d’autres moyens de guerre de plus en plus massifs et destructeurs de l’environnement et des hommes, tels que le napalm au phosphore.

 

À l’encontre de ces usages nouveaux et destructeurs de la chimie, se tint à la fin du mois de février 1968, à Londres, une conférence sur les armes chimiques et biologiques. Plusieurs scientifiques y dénoncèrent l’usage massif d’armes chimiques au Vietnam. Le professeur de physique anglais Eric Burhop y insista sur l’importance et l’urgence de mener des réflexions sur les enjeux militaires, juridiques et éthiques relatifs à ces armements : il était fait au Vietnam « usage de défoliants et de soi-disant armes chimiques non-toxiques » depuis 1961. Lord Ritchie-Calder (1906-1982), président du British Peace Council, rappela la mise en garde du physicien et chimiste français Frédéric Joliot-Curie (1900-1958) à propos des enjeux biologiques de la sécurité nucléaire et des dangers d’une science fonctionnant dans le secret :

« Sous le sceau du secret, les scientifiques avaient produit la Bombe. Ils avaient toléré le secret, de sorte qu’elle devint une plus grosse et une meilleure Bombe, sans qu’ils ne tiennent compte des effets biologiques des radiations, ni des prémonitions, des garde-fous et des mises en gardes interdisciplinaires venant d’échanges scientifiques libres ».

L’armement dit biologique pouvait également, selon lui, faire plutôt référence à la fonction d’une arme, plutôt qu’à sa nature : si des armes pouvant être utilisées « en tant qu’armes biologiques », il n’était pas nécessaire que ces armes soient elles-mêmes vivantes, ou issues du vivant, pour qu’elles permettent de mener une guerre dite biologique. Il mettait également en lumière la possibilité que la guerre biologique ne soit pas déclarée, que ses effets perdurent par-delà les résolutions des conflits politiques et dénonçait la dépendance à la sphère militaire de la recherche microbiologique :

« Si l’Établissement de recherche microbiologique de Porton [le centre de recherche militaire Britannique sur les armes biologiques et chimiques] n’est qu’un moyen de nous protéger contre des maladies menaçantes, pourquoi ne dépend-t-il pas du Ministère de la santé ? »

Vietnam. Mission de défoliation.

Vietnam. Mission de défoliation. Un hélicoptère UH-1D de la 336e compagnie d’aviation pulvérise un agent de défoliation sur des terres agricoles dans le delta du Mékong. 26 juillet 1969

Selon le professeur de nutrition Jean Mayer, également présent à la conférence, l’usage de ces herbicides participa d’un programme d’organisation volontaire d’une famine dans les populations Vietnamiennes.

Cette pratique militaire n’était pas nouvelle (elle eut lieu par exemple lors du siège de Paris pendant la guerre franco-prussienne de 1870) mais Mayer insistait sur cet usage particulier et nouveau d’une arme, dont la vocation était de priver positivement une population de nourriture, en détruisant directement ses ressources alimentaires par la chimie.

Le chimiste Perry Robinson de l’université d’Oxford distinguait quant à lui entre les armes incendiaires, les explosifs (qu’il qualifiait d’armes « énergétiques ») et les armes chimiques toxiques, ou destinées à l’empoisonnement. Il caractérisait ces dernières comme ayant exclusivement un rôle anti-personnel, par opposition aux autres formes d’armes chimiques.

Lord Ritchie-Calder remarquait finalement que cette guerre était l’un des rares exemples dans lesquels l’usage d’une arme chimique servait d’abord l’armement, puis l’industrie chimique, dans un ordre inverse à celui habituellement constaté. Ce fut en effet l’occasion pour une entreprise privée, la multinationale de l’agrochimie Monsanto, d’expérimenter à grande échelle et dans une version particulièrement agressive, l’un de ses désherbants.

L’usage massif du défoliant de Monsanto au Vietnam et celui de la famine, y ont ainsi dépassé les objectifs spatio-temporels politiques de la guerre, dans la mesure où ils ont décimé des civils et dans la mesure où les effets des défoliants se font encore sentir en temps de paix dans le Vietnam contemporain.

La guerre biologique au Vietnam peut en effet être considérée comme ayant encore lieu, car les armes qui y furent employés continuent d’y avoir des effets physiologiques sur les humains, tels des cancers ou des malformations, bien que l’intention politique belliqueuse ait disparu. D’autres dispersion massives (pendant la première Guerre Mondiale, par exemple) de produits toxiques ont perturbé durablement des écosystèmes et affecté physiologiquement les populations humaines.

Mais l’usage massif de défoliants au Vietnam est le premier événement emblématique d’un type de guerre biologique, non-déclarée, dont les effets se prolongent en temps de paix. La privatisation des moyens de mener ainsi la guerre biologique, ou de se prémunir contre ses effets, s’est depuis lors considérablement accrue et a dépassé le champ politique en s’inscrivant dans les échanges économiques : à ce titre, le rachat du géant de l’agrochimie Monsanto en 2016 par le non moins géant pharmaceutique et agrochimique Bayer, peut légitimement susciter des inquiétudes.

Le professeur de biologie Arthur Galston, qui fut l’un des inventeurs des défoliants et s’indigna de leur usage guerrier pendant la guerre du Vietnam, insista sur les aspects écologiques de l’usage des défoliants, ainsi que sur l’usage de la famine comme arme par les États-Unis au Vietnam. Il présentait ainsi la forme écologique que prit cette guerre :

 « L’usage d’agents chimiques contre des forêts et des terres cultivées au Vietnam fait partie de la stratégie et de la tactique militaire des États-Unis d’Amérique. Endommager ou tuer une plante peut apparaître de prime abord comme étant de faible importance par rapport au massacre d’êtres humains qui caractérise toute guerre. Mais quand nous intervenons dans l’écologie d’une région à une échelle massive, nous pouvons déterminer une chaîne d’événements irréversible qui peut continuer d’affecter l’agriculture et la vie sauvage d’une zone – et par conséquent les populations humaines – bien après que la guerre soit terminée. »

Formation de quatre vaisseaux lors d'une pulvérisation de défoliants, photo de l'U.S. Air Force.

Pulvérisation de défoliants, dans le cadre de l’opération Ranch Hand, pendant la guerre du Vietnam par des avions UC-123B Provider, Musée national de l’armée de l’air américaine. Domaine public.

Dans l’agriculture comme dans la guerre biologique, la destruction dite sélective d’éléments d’un écosystème n’est que rarement, sinon jamais, sans effet sur l’écosystème dans lequel elle est menée et rarement aussi sélective ou circonscrite que ses promoteurs le prétendent.

Comme le remarqua également Arthur Galston, son extension dans l’espace et le temps fut parfaitement indépendante des volontés politiques, au Vietnam.

 

“45 millions de litres de défoliants furent déversés”

Finalement, près de 45 millions de litres de défoliants furent déversés sur environ 20% des surfaces forestières et arables vietnamiennes. Dès 1968, on constata que ces campagnes de défoliation avaient des effets destructeurs sur des dizaines d’espèces végétales cultivées ou sauvages, jusqu’à près de cinquante kilomètres des zones d’épandage des défoliants. Ces épandages furent néanmoins poursuivis avec la même ardeur jusqu’en 1971.

Cet usage massif de toxiques chimiques pendant une guerre, visant à éliminer sélectivement des éléments d’un écosystème, avec la perspective de nuire à des populations humaines considérées comme des ennemis politiques, est emblématique de ce qu’une guerre biologique ne doit pas être conçue seulement du point de vue de ses moyens, mais aussi, politiquement, de celui de sa fin ou de ses visées : cibler plus ou moins précisément, mais exclusivement, le vivant.

Fuite de barils d'agent orange

Fuite de barils d’agent orange (atoll Johnston, vers 1973). US Government photograph. Domaine public

La guerre du Vietnam illustre que la guerre biologique peut consister en l’usage d’armes chimiques visant à détruire sélectivement des systèmes vivants, pour servir des fins politiques. Ces fins sont cependant couramment dépassées dans le temps et l’espace, intentionnellement ou non, par maladresse, négligence, naïveté, ou malveillance.

L’usage de l’agent orange au Vietnam fut à l’origine de la formulation de la notion d’écocide en 1970 par Barry Weisberg, dans un ouvrage intitulé Ecocide in Indochina : The Ecology of War.

Arthur Galston utilisa aussi l’expression en 1970, lors d’une conférence à Washington, au cours de laquelle il proposa « un nouvel accord international pour proscrire l’écocide – la destruction intentionnelle de l’environnement ».

L’origine exacte de ce terme reste discutée mais selon Weisberg, il ne faisait pas de doute « que son origine [était] liée à la question récente de la guerre chimique menée au Vietnam, qui requérait un concept similaire à celui de génocide, en rapport avec la théorie des crimes de guerre ».

Le Viêt-Nam a été le premier pays à inscrire le crime d’écocide, en tant que « crime contre l’humanité commis par destruction de l’environnement naturel, en temps de paix comme en temps de guerre » dans ses lois, en 1990. Depuis lors, de nombreuses organisations militantes et politiques plaident pour son inscription dans le droit international et pour qu’il soit assorti d’un régime de sanctions dissuasif.

À ce jour pourtant, seule la Belgique a officiellement soutenu, en 2020, son inscription dans le droit international, ainsi que l’extension de la compétence de la Cour Pénale Internationale au crime d’écocide.

 

Etienne Aucouturier

 

Bibliographie
— D. Ngo et al., « Association between Agent Orange and birth defects: systematic review and meta-analysis», Int. J. Epidemiol. 35, n° 5, p. 1220-1230, octobre 2006.
— Malvern Lumsden et Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary weapons, MIT Press, 1975
— E. Champion, C. Gendron, « La durabilité selon Monsanto: Prémisses d’une privatisation des problèmes environnementaux pour un renforcement politique de l’entreprise privée », Les Cahiers de la Chaire Économie et Humanisme, Collection recherche: 17.
— S. Rose (Éd.), « CBW – Chemical an biological warfare », Beacon paperback n° 324, Political science, Beacon press, Boston, 1968
— B. Weisberg, Ecocide In Indochina : The Ecology Of War, Canfield Press, 1970

 

Illustration principale: Hélicoptère américain pulvérisant de l’agent orange au-dessus du Vietnam.
Archives nationales américaines: 111-CC-59948 Photographie, VA042084.
Centre et archives du Vietnam. 1963. US Army. Domaine public

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