PORTRAIT

Avant 1914, déjà, Auguste Trillat étudiait comment diffuser au mieux une épidémie… Éminent chercheur, il mettra sa science et son ingéniosité au service de l’armée pendant la Grande Guerre. Après-guerre, il développera ses recherches à la poudrerie du Bouchet, où elles se poursuivent discrètement encore aujourd’hui. Modèle de ce qu’on appelle la « science sans conscience », il est aussi victime d’un spectaculaire oubli, la patrie n’étant pas toujours reconnaissante envers ses grands hommes… Notre collaborateur, Étienne Aucouturier, lève le voile su cette aventure française méconnue.

 

 

Auguste Trillat (Pasteur)La figure fondatrice du programme français de guerre biologique est Auguste Trillat (1861-1944), chimiste et biologiste. Comme beaucoup de disciples de Pasteur et comme Pasteur lui-même, Trillat était un scientifique dont les travaux ne se cantonnaient pas au laboratoire ou à la sphère académique. Ils s’ancraient également dans la société, par leurs applications industrielles ou liées à la santé publique. Trillat fut l’inventeur du formol (utilisé notamment pour conserver des cadavres), qu’il breveta en 1892, comme de procédés pour produire des vapeurs de formaldéhyde (pour désinfecter les atmosphères) ou encore d’une méthode de production du roquefort, brevetée au États-Unis au début du XXème siècle…

Cette inventivité et cet ancrage lui valurent une carrière brillante dans l’industrie. Et dans la sphère publique et politique, on le verra successivement dans l’enseignement, Chargé de conférences à l’École de physique et chimie de la ville de Paris en 1898, puis, au gouvernement, Conseiller du commerce extérieur de la France en 1900, pour revenir à la base, en 1905, en tant que Chef du service des recherches appliquées à l’hygiène, à l’Institut Pasteur.

 

Nuages infectants et enfers artificiels

 

Mais sa carrière prit véritablement une tournure décisive pendant la première Guerre Mondiale, au cours de laquelle il devint à la fois Conseiller des ministères de la Guerre et de la Marine, Chef du Service de chimie biologique à l’Institut Pasteur et membre du Conseil d’hygiène et de salubrité de la Seine. Ce parcours fut couronné par son élection en tant que membre de l’Académie nationale de médecine en 1937.

La raison de ce tournant dans sa carrière, et de son enrôlement dans l’effort de guerre, tient principalement au fait qu’il travaillait depuis de nombreuses années sur les moyens de prévenir et provoquer des épidémies transmises par l’air, en produisant des nuages artificiels désinfectants ou infectants. C’est d’ailleurs en tant que spécialiste des nuages artificiels et de la protection des métaux contre la corrosion, qu’il conseilla les ministères de la Guerre et de la Marine pendant la guerre. Le formaldéhyde, dont il s’était fait le spécialiste en France, pouvait en effet être utilisé également comme inhibiteur de corrosion. Il avait, entre autres choses, étudié très en détail les usages de cette substance, qu’il vaporisait pour désinfecter des atmosphères contaminées.

 

Favoriser les infections

 

Auguste Trillat en 1913

Augustre Trillat, photo tirée de “Paris médical : la semaine du clinicien
1913“, n° 12, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1913. BnF

À l’instar de la concurrence franco-allemande en microbiologie entre Pasteur et Koch, Trillat conçut une théorie des aérosols infectieux proche de celle proposée à la même époque par le bactériologiste allemand Carl Flügge. Les gouttelettes éponymes de Flügge ont refait surface à la une des journaux pendant l’actuelle épidémie de Covid-19, lorsqu’on s’est demandé dans quelle mesure elles pouvaient vectoriser le virus. Trillat montra, parallèlement à Flügge, que sous certaines conditions physico-chimiques (de température, d’humidité, etc.) les microbes en suspension dans l’air adoptaient la fonction de noyaux de condensation de gouttelettes, ce qui permettait de les protéger lors de leur transport par l’air et de favoriser les infections des animaux ou des hommes.

À partir de 1905, les travaux de Trillat sur la diffusion de pathogènes par l’air et les nuages artificiels (microbiens ou non) lui permirent d’établir une relation étroite entre météorologie et épidémiologie. Il fut ainsi naturellement chargé, dès 1915, d’étudier les « moyens de défense contre les nuages microbiens dont nous sommes menacés en temps de guerre ».

Ses essais d’infection et de désinfection par l’air d’animaux en laboratoire furent alors déployés à grande échelle. Mais il conçut aussi les moyens de produire en condition réelle, hors du laboratoire, des nuages infectants, à l’image des nuages artificiels qu’il produisait pour la Marine, afin de camoufler des navires en mer. Son projet le plus original, qu’il n’a pas pu véritablement mettre en œuvre, mais qui demeure d’actualité de nos jours, était celui de produire des nuages immunisants, autrement dit, une technique de vaccination par aérosols.

 

« Pasteur » le saboteur

On a connaissance d’actes de guerre biologique pendant la première Guerre Mondiale, mais pas sous la forme d’une diffusion massive d’aérosols ou de nuages artificiels, comme on a vu, dès 1915, pour la guerre chimique, avec la première attaque allemande, par nuée dérivante de chlore, près du village de Langemarck, en Belgique. Mis à part l’usage abondant d’armes chimiques auquel on pourra assister tout au long de cette guerre, en matière de guerre biologique, les opérations connues visant à provoquer des épidémies relevaient plutôt du sabotage.

Des agents secrets des deux camps s’infiltraient derrière les lignes, pour infecter le bétail ou les animaux de trait de l’ennemi avec des microorganismes pathogènes. Du côté français, l’Institut Pasteur aurait, dès cette époque, selon les témoignages d’agents de renseignement, contribué à ces opération secrètes, en fournissant « le microbe de la morve, celui du charbon et plusieurs autres […] préparés sous forme de comprimés ou de pâtes », destinés à contaminer du bétail allemand.

Concevoir la « guerre bactérioloique »
la commission de la guerre chimique

Les travaux de recherche de Trillat lui permirent, à l’issue de la guerre, de déterminer précisément la faisabilité d’armes biologiques, ainsi que les moyens de se protéger contre ces armes.

Son rôle de conseiller militaire en fit ainsi le principal chargé de mission, après la guerre, pour concevoir un programme de recherche français sur la guerre dite « bactériologique » (la connaissance des virus demeurant à cette époque imprécise, les agents pathogènes considérés pour cette forme de guerre, plutôt des bactéries, relevaient de la bactériologie).

 

« Définir les aspects offensifs et défensifs de la guerre biologique »
une carrière sécrète

 

Si les études sur la guerre chimique étaient déjà très avancées pendant la première Guerre Mondiale, avec une commission dédiée (la CEEC, Commission des Études et Expériences Chimiques, créée en 1915), les recherches sur la guerre biologique demeuraient marginales. Ce n’est qu’en 1922 que sera officiellement institué une commission de bactériologie, au sein de la CEEC. Trillat aura en charge d’en définir le programme de recherche. Il envisagera ainsi tous les aspects offensifs et défensifs de la guerre biologique, poursuivant une carrière secrète de chercheur dédiée à l’élaboration d’armes biologiques. Il envisageait ce type de guerre, dans son rapport fondateur de 1922, comme permettant de créer des épidémies chez l’ennemi en période de mobilisation, comme parmi les populations civiles, dans les agglomérations, en contaminant les cours d’eau, la nourriture…

On pouvait de même provoquer des épidémies parmi les animaux, pour supprimer les ressources alimentaires ou les moyens de transport de l’adversaire. La guerre biologique fut dès lors conçue comme un moyen de la guerre moderne, totale, car visant non plus seulement les militaires d’un État adverse, mais sa population entière et ses ressources agricoles.

La Poudrerie du Bouchet
cibler sélectivement le vivant

 

La biographie d’Auguste Trillat illustre comment la guerre biologique fut conçue, dès ses origines, en lien étroit avec la guerre chimique. Il était lui-même, comme Pasteur, chimiste de formation. Comme on a vu, la guerre biologique était, administrativement, comme une branche de la guerre chimique, au sein de la CEEC. Et les lieux comme les moyens de recherche des deux domaines devinrent graduellement communs avant d’être centralisés à la Poudrerie du Bouchet.

Au point de vue opérationnel, ce qu’on sait des moyens envisagés par Trillat pour la défense contre la guerre bactériologique étaient autant chimiques (comme la désinfection à grande échelle par des nuages de formaldéhyde) que biologiques (tels les nuages immunisants). Mais la finalité commune à ces deux types de projets guerriers était déjà de cibler sélectivement le vivant, de manière insidieuse.

Dualité morale
sauver des vies, et en même temps…

Ainsi, Auguste Trillat est emblématique de la dualité morale, qui sera celle d’acteurs des sphères scientifique et politique, dans le champ de la guerre biologique. De même que Trillat, les acteurs principaux des programmes de guerre biologique ultérieurs seront des scientifiques et des médecins, qui feront des découvertes majeures, permettant de sauver des vies, en même temps qu’ils conduisaient dans le secret des projets antagonistes et destructeurs.

Il est peu surprenant que des politiques et des militaires aient été tentés d’utiliser tous les moyens à leur disposition pour atteindre des buts de guerre. Mais l’aisance avec laquelle ont pu être enrôlés dans ces programmes destructeurs des scientifiques, tels que Trillat, et des institutions civiles en charge de la santé publique, telles que la plupart des Facultés de médecine de l’entre-deux-guerres ou l’Institut Pasteur, l’est davantage.

Ce type d’alliance, qui est loin d’être anecdotique dans les divers programmes étatiques de guerre biologique au XXème siècle, interroge bien sûr l’éthique de la recherche scientifique, mais aussi, jusqu’à nos jours, son économie et sa dépendance structurelle à des projets politiques nuisibles aux populations.

Qui, sans aucun contrôle démocratique, s’avèrent en être les financeurs comme les premières victimes potentielles.

E.A

 

 

Bibliographie
— Aucouturier E., « Auguste Trillat: Épidémiologie et immunologie de guerre ». Revue d’histoire des sciences 67, no 1 (2014): 11550.
— Binder P. et Lepick O., Les armes biologiques, Paris, Puf, 2001
— Guillemin J., Biological weapons – From the invention of state sponsored programs to contemporary bioterrorism (New York : Columbia University Press, 2005), 24.
— Lahaie O., « L’équipement spécifique des espions français membres de la « Section de renseignements » et de la « Section de centralisation des renseignements » en 1914-1918 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 232 (2008), 87-103
— Lepick, O., La grande guerre chimique: 1914-1918. Presses universitaires de France, 1998.
— Lepick O., « Le programme français de guerre biologique : 1919-1945 », Guerres mondiales et conflits contemporains, N°185 (1997), 29-54

Illustration principale:
Le yacht L’Almée lors du Concours international de bateaux utilisant l’alcool dénaturé, le 20 mai 1902. Au centre de l’image, avec le commandant Famechon et le colonel Renard, Auguste Trillat, directeur du laboratoire d’analyse et de chimie appliquée à l’Institut Pasteur. Collection Jules Beau, BnF. Domaine public.

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