HAUTE INTENSITE

Un document, rendu public à la mi-juin, livre les pensées du Chef d’État major de l’armée de terre (CEMAT), le général Thierry Burckhardt : La guerre moderne ? Une guerre totale, comme on sait. « Une forme de guerre nouvelle, indiscernable et non revendiquée », qui se déroule selon des « modes d’action nouveaux, imprévisibles et plus insidieux, privilégiant l’intimidation et la manipulation… ». Elle procède aujourd’hui de « la militarisation sans complexe du monde », du « retour marqué de la force militaire comme mode de règlement des conflits ».

En juillet prochain, Thierry Burckhardt prendra la tête de l’État major des armées (CEMA), en remplacement du Général Lecointre.

 

Avec ces mots, tous bien pesés, lourds de significations par leurs implications conceptuelles, le CEMAT, ainsi qu’on l’appelle, détaille ses prévisions pour les guerres prochaines dans un cahier de douze projets[1].

Avec un préalable : finis les affrontements asymétriques, « les conflits durs entre États restent […] possibles voire probables ». Par conséquent, le « combat terrestre futur » sera de haute intensité, face à un ennemi en mesure d’attaquer en profondeur et de porter la menace aérienne. Ce qui, souligne-t-il, n’est pas le cas aujourd’hui, notamment dans les théâtres d’opérations où les forces françaises sont engagées.

Spécialiste du renseignement et de la communication, ancien parachutiste de la Légion étrangère, le général l’affirme : un cycle arrive à son terme, celui de la conflictualité de basse et moyenne intensité, des guerres asymétriques affrontées avec l’outil théorique de la contre-insurrection, la « Doctrine de la guerre révolutionnaire » (ladite DGR) deviendrait soudainement has been, après plus d’un demi-siècle de bons et loyaux services…

Ce serait trop beau, mais le doute s’installe lorsque le général évoque quelques détails de cette guerre « État contre État », qui serait à nos portes : « …indiscernable et non revendiqué », avec des modes opératoires « … imprévisibles et plus insidieux, privilégiant l’intimidation et la manipulation…  ».

Car là, on retrouve en revanche les zones bien connues de la guerre noire, dominées par l’opacité, offusquées par les narrations officielles, fréquentées par des milices sanguinaires et téléguidées par des officines occultes. Dont les victimes principales, parfois exclusives, sont les civils. Ou les soldats des armées supplétives.

Thierry Burkhardt est certainement un esprit inventif, comme il se doit à un ancien chef du Centre de planification et de conduite des opérations. Serait-il en train de suggérer le mix du vieux scénario des guerres entre Etats avec les recettes plus récentes des combats asymétriques ? Un modèle hybride, comme la Libye qu’il cite – ce n’est peut-être pas du hasard – « avec le partage du terrain qu’ont organisé la Russie et la Turquie » ? Cela n’est pas certain, nous restons dans le domaine des hypothèses.

Pour un CEMAT, seul le présent compte, même lorsqu’il fait mine de se projeter dans le futur. Au présent, l’engagement majeur de Paris se situe au cœur du Sahel, avec une opération Barkhane forte de 5600 hommes contre un ennemi décrit comme invisible, mouvant, capable de se fondre avec les populations.

Bref, une guerre typiquement asymétrique. Dont le général Brethous, commandant l’opération Barkhane en 2015, pouvait déclarer devant ses hommes rassemblés au garde-à-vous, et en présence d’un confrère du journal La Croix :

« Nous sommes venus ici il y a 100 ans, nous sommes partis il y a 60 ans, et nous sommes revenus pour 100 ans »[2]…

Interrogé sur ce qu’il entendait par « haute intensité », le général Burkhardt répondit sans hésiter[3] :

«  Pour un soldat français, se retrouver à deux mètres de distance d’un djihadiste et se battre avec lui, cela est déjà de la haute intensité. »

Le Sahel, où l’asymétrie est évidente, et l’application de la DGR de règle, avec insurrections et contre-insurrections, milices ethniques, communautés ciblées en particulier et décimées (les Peuls), terreur contre les populations. Loin des « conflits durs entre États » prophétisés par ailleurs.

Incohérence typique de la « manipulation » évoquée et prônée, qui devient une constante de l’attitude militaire au niveau de la communication. Une procédure ordinaire de l’« action psychologique », seconde nature pour les militaires qui biberonnent à ça depuis plusieurs générations maintenant.

Burkhardt insiste sur le « retour marqué de la force militaire comme mode de règlements des conflits », ou celle conséquente de l’« extension du champ de conflictualité ».

C’est malheureusement le vécu quotidien des populations comme des relations internationales.

 

Luigi Elongui

Illustration :
« Une armée de terre durcie », Infographie Vision stratégique.
© Ministère des Armées

Notes :

[1] « Une armée de terre durcie », Infographie Vision stratégique. Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre, a présenté sa vision stratégique pour les dix prochaines années, Terre Information Magazine, Ministère des Armées, juin 2020.

[2] En 2014, François Hollande déclarait la fin de l’opération Serval déclenchée début janvier 2013. Cependant, l’armée française n’a pas quitté le Mali pour autant… l’opération Barkhane succédant – en violation de la Constitution française, rappelle l’association Survie– à Serval et étendant les opérations françaises à cinq pays de la région : la Mauritanie, le Mali, le Tchad, le Niger (base des drones français) et le Burkina Faso (base des forces spéciales françaises). Les forces spéciales, sous la direction du Commandement des Opérations Spéciales (COS) y mènent depuis 2014 une opération baptisée « Sabre » (ou Task Force Sabre), « tellement discrète » que Le Figaro rappelait en 2018 que « son appellation même était classifiée jusqu’à ce jour ». L’opération Sabre, composée des commandos d’élite français des trois armées –aujourd’hui et depuis fin 2017 médiatisée par la communication militaire française– ne doit pas être confondue avec l’opération éponyme « Takuba » (« sabre » en langue berbère tamacheq), qui, elle, est une opération européenne devant intégrer des soldats Estoniens, Tchèques, Finlandais, Norvégiens, Suédois… Emmanuel Macron a annoncé le 10 juin 2021 la fin de l’opération Barkhane (en plusieurs étapes, avec une réduction de moitié de la force Barkhane d’ici à 2023). La fin de l’opération Sabre n’a pas été annoncée… Contrairement aux déclarations et commentaires que cette annonce de la transformation en profondeur de l’opération Barkhane, pourtant attendue, a entraînés, la France ne semble pas prête à se retirer militairement de la région… Elle semble même renforcer et radicaliser son intervention contre-insurectionnelle au Sahel.

[3] Quelle armée de Terre pour demain ?, interview de Jean-Dominique Merchet, IFRI.

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