NETTOYAGE ETHNIQUE

Sur les hauts plateaux du Sud-Kivu, dans l’est de la RDC, l’épuration ethnique d’une ancienne communauté de pasteurs en vue de son exode est actée par une coalition hétéroclite aux alliances contre nature.

Ce crime de « génocide par substitution » renforce une realpolitik régionale sous influence étrangère et le pouvoir de l’armée congolaise de plus en plus maîtresse du jeu dans les affaires internes du pays.

 

La prise par l’armée congolaise (FARDC), le 15 août, du village de Kamombo dans les hauts plateaux de Fizi, au Sud-Kivu, marque-t-elle un tournant décisif dans la guerre que les forces de sécurité de la République démocratique du Congo mènent, depuis quatre ans, contre les populations banyamulenge et leurs groupes d’auto-défense ?

Si oui, la défaite éventuelle de la résistance munyamulenge serait l’acte préliminaire au déracinement, puis à la déportation, de cette communauté d’éleveurs originaires de l’ancien Royaume du Rwanda et établis depuis trois siècles sur les monts de la bande orientale de la RDC.

A partir de 2017, ses membres subissent la traque et les attaques de milices tribales dites Maï Maï, agissant pour le compte des politiciens extrémistes issus des autres ethnies du Sud-Kivu : Bembe, Fuliro et Nyindu en particulier.

Ces bandes armées, qui tuent les civils, sans faire distinction entre hommes, femmes et enfants, incendient les villages et pillent le bétail, ont bénéficié du soutien logistique et actif des FARDC et du groupe Red Tabara, une rébellion burundaise soutenue et infiltrée par les forces spéciales rwandaises.

Réfugiés Banyamulenge. Source: Pétition lancée par Ishimwe Manoa, “Arrêtez le nettoyage ethnique des Banyamulengue en RDC” (Change.org)

Ces assauts réitérés avec décimation et déplacements massifs des populations, dont les promoteurs n’ont jamais caché l’intention d’une véritable épuration ethnique des Banyamulenge, ont obligé ces derniers à confier leur survie et l’exercice de leur droit à demeurer sur la terre de leurs ancêtres à des groupes d’auto-défense comme Gumino et Twirwaneho.

En janvier 2020, un officier munyamulenge des FARDC, Michel Rukunda, dit Makanika, déserte l’armée, qui ne remplit pas sa mission de protection des civils, et rejoint les rangs de cette résistance, dont il devient l’élément rassembleur. Et l’homme à abattre pour l’ensemble des forces réunies dans ce projet de déportation des Banyamulenge dans des camps de réfugiés qu’on aurait déjà aménagé.

Où ? Toujours à l’est en RDC ou au Rwanda, on ne sait pas…

En témoignage de la détermination à poursuivre ce dessein de nettoyage ethnique qui a été progressivement assumé par l’armée congolaise, un grand nombre de généraux de haut rang, dont certains au profil inquiétant, sont depuis quelques mois sur place dans le Sud-Kivu, pour diriger les opérations.

Carte, Minembwe, RDC

Localisation de Minembwe, RDC. Wikipedia

Akilimali Muhindo Mundosi, dit Mundos, l’artisan des massacres de Beni et de l’Ituri, était à la tête, jusqu’au 13 juillet 2020, de la 33ème région militaire, dont le Sud-Kivu fait partie. En juillet dernier, il aurait transmis à son successeur, le général de brigade Bob Kilubi, un message du président Tshisekedi l’autorisant à se servir de l’appui des Maï Maï dans la chasse aux « rebelles » Banyamulenge. Le général Dieudonné Muhima, qui était le second de Mundos à Beni, a dirigé, de mars 2020 à juin de cette année, les attaques contre les Banyamulenge à la tête des commandos de la 12ème brigade de réaction rapide.

Depuis le 26 juin, le commandant de la 3ème zone de défense militaire, le lieutenant général Philémon Irung Yav, surnommé « le tigre », l’un des gradés les plus proches de l’ancien président Kabila, séjourne au Sud-Kivu pour « coordonner les opérations dans les hauts et moyens plateaux d’Uvira, de Fizi  et de Mwenga ». Au mois de juillet, il a lancé, dans un communiqué de l’armée, un appel à « tous les groupes armés encore actifs » pour qu’ils déposent « sans délai ni condition les armes… en vue du rétablissement de la paix et la restauration définitive de l’autorité de l’Etat ». La résistance munyamulenge est dans le viseur, car « tous » les autres « groupes armés » Maï Maï et Red Tabara ne seront pas inquiétés. Au contraire, ils agiront en support aux FARDC depuis le lancement de la traque.

Quelques jours après, l’ambassadeur américain en RDC Mike Hammer, un expert en renseignements et opérations spéciales, s’est rendu à Uvira, où il a rencontré, comme il le détaille sur son compte tweeter, « le commandant adjoint des FARDC pour l’opération Sukola2, le général Banza Joseph. Nous avons discuté des efforts en cours pour éliminer les groupes armés dans les hauts plateaux, garantir les droits de l’homme et tenir responsables les violateurs ».

Cette mobilisation d’envergure, qui dessine une sainte alliance de forces impliquant l’armée nationale congolaise avec ses unités d’élite, les Américains, les milices tribales et des groupes burundais, aurait, depuis toujours, le soutien du Rwanda. Si les liens entre Kigali et le burundais de Red Tabara sont un secret de polichinelle, des témoignages nouveaux et plus récents corroborent cette hypothèse.

Selon plusieurs sources du Sud-Kivu, dont nombreuses issues de la communauté munyamulenge et de chercheurs indépendants, des unités spéciales de l’armée rwandaise seraient sur place depuis le mois de juin. Un groupe de militaires en uniformes FARDC, parlant le kinyarwanda du Rwanda et dotés d’équipements ne faisant pas partie des dotations FARDC a été vu à Uvira, il y a deux jours, avant de s’acheminer en direction des positions des forces engagées dans les attaques contre les Banyamulenge.

L’hostilité de Kigali envers cette communauté date de 1996. Les dirigeants banyamulenge refusèrent à l’époque les avances du Front patriotique rwandais (FPR) au pouvoir, qui souhaitait vivement leur « retour » au Rwanda. Puis en 2002, des villages banyamulenge furent bombardés par les hélicoptères des Forces de défense rwandaises (FDR) qui accusaient certains officiers de la communauté de s’opposer au RCD-Goma, allié de Kigali. Il y a quelques années, le Rwanda avait aussi noué une alliance contre nature avec les groupes Maï Maï, traditionnellement « rwandophobes », pour combattre les jeunes Banyamulenge de Gumino, auxquels on reprochait des contacts avec l’opposant rwandais Kayumba Nyamwasa.

C’est ainsi que, dans l’autel des relations de plus en plus empathiques entre Kinshasa et Kigali, les Banyamulenge sont offerts en victime expiatoire pour satisfaire les intérêts des deux capitales, convergents dans la volonté de déportation des habitants des hauts plateaux de l’Itombwe.

Des Banyamulenge fuient les attaques de la milice Mai Mai. Plus de 4000 personnes ont quitté leurs maisons pour se mettre à l’abri. Avril 2021. Twitter

Cette forme moderne de « génocide par substitution » fait l’affaire des deux présidents. Félix Tshisekedi pourra s’en attirer le soutien des notables tribalistes du Sud-Kivu et les faveurs d’une armée acquises aux doctrines antisubversives et ravie de la militarisation progressive de tout genre de conflit. Paul Kagame, lui, pourra finalement mettre en coupe réglée une communauté de ses congénères réfractaire à toute domination externe.

Sur le versant des paradoxes, qui accompagnent toujours les tragédies congolaises, celui des Banyamulenge n’est pas des moindres.

Traités comme des « envahisseurs », ils sont la cible de la haine raciste des politiciens faucons du Sud-Kivu, qui les accusent d’être le cheval de Troie du Rwanda en vue d’une prétendue balkanisation du pays. Les mêmes « qui, par un étrange retournement de l’histoire, sont à l’heure actuelle les suppôts de ce régime rwandais, qu’ils ont honni pendant des longues années… en tant que commanditaire des supposées ambitions séparatistes de ces mêmes ‘envahisseurs’ ».

 

L. Elongui

Illustration:
Des déplacés Banyamulenge en route pour Bwegera, 26 avril 2021, SOS Medias Burundi.

 

 

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