n’avoir plus rien à perdre et tout à construire

Après deux mois de protestation sociale, les défilés ont diminué mais la colère est encore palpable. Des groupes s’organisent dans plusieurs villes et poursuivent les actions alors que la répression de l’Etat ne faiblit pas.

Des affrontements dans les villes comme Bogota, Cali et Medellin ont été signalés ces dernières semaines même si la plupart des barrages routiers ont été levés.

Il y a environ trois semaines, le comité de grève nationale a demandé une suspension temporaire des marches massives à cause de la pandémie de Covid 19.  Le pays andin a franchi la barre des 100000 décès. Les contagions ne cessent de croitre et les soins intensifs sont en moyenne à 90% d’occupation.

Mais cela n’empêche pas le comité de lancer un appel national à manifester le 20 juillet prochain, date de la célébration de l’indépendance de la Colombie et de la fin de la colonisation espagnole. Pour cette date symbolique, le Comité a convoqué un concert et une “grande mobilisation” au Congrès “pour remettre des projets de loi“. Les manifestants de plusieurs villes vont répondre à l’appel. Parmi eux, ceux qui constituent “la première ligne”.

Medellin, mai 2021

Medellin, mai 2021 – photo Jorge Calle. Près de l’Université d’Antioquia à Medellin lors des affrontements entre manifestants et l’ESMAD, l’escadron mobile anti-émeute colombien.

“Les gardiens de la liberté de protester”

Ce sont les boucliers humains de l’ensemble des cortèges. Ceux qui font face à l’escadron mobile anti-émeute (ESMAD) et à la police lors des affrontements. Ce sont des étudiants, des mères de famille, des travailleurs, des habitants de quartiers vulnérables. Tous disent “n’avoir plus rien à perdre et tout à construire”. Le visage caché, avec une cagoule, un T-shirt ou un masque, des lunettes de soleil sur le nez et une batte de baseball ou un bâton à la main, ils défient les forces de l’ordre pour permettre les défilés pacifiques.

Ils se sont auto-proclamés “les gardiens de la liberté de protester”. Ils mettent leur vie en danger et nombreux sont ceux qui ont été blessés. Certains ont succombé à leurs blessures. Cette première ligne fait partie des personnes appelées à négocier dans les régions. Car pour l’instant, les discussions entre le gouvernement et le comité de grève n’avancent pas. Ce sont les maires qui tentent d’ouvrir le dialogue.

Pour le politologue et directeur de la fondation PARES, Leon Valencia Agudelo, leur rôle est primordial même s’il n’a pas d’effet concret :

Le pays n’est pas construit sous le modèle fédéral, même s’il y a des négociations avec les maires, les décisions doivent être prises par le gouvernement. Les maires n’ont pas de pouvoir de décision ni de contrôle sur la police car elle est sous les ordres du Ministère de la défense.

 

Campagne électorale en jeu

D’après le politologue, l’année de campagne électorale est en jeu.

Le gouvernement et son parti politique Centre Démocratique pensent que si les choses continuent à se radicaliser, ils auront plus de chance de gagner l’élection présidentielle de 2022. Car comme ils auront montré leur force, la main ferme, les classes moyennes et élevées se tourneront de nouveau vers eux. Cette vision ne correspond pas à la réalité. La Colombie a changé. Cette politique date d’il y a 20 ans, lorsque le pays vivait dans un contexte de conflit armé. Ce n’est plus la solution.

Le 7 juillet, la CIDH, la Commission inter-américaine des droits de l’Homme, qui était en visite dans le pays le mois dernier, a publié son rapport. Elle fait état “d’un usage de la force excessif et disproportionné” et donne quarante recommandations dont “la séparation de la police du Ministère de la défense”.

Selon ce même ministère, près de 2500 personnes, parmi lesquelles des civils et des membres de la force publique, ont été blessées pendant les manifestations.

Ces dernières sont pour la plupart festives et pacifiques le jour, mais deviennent violentes la nuit. Selon Human Rights Watch, il existe des “allégations crédibles” pour 68 décès lors des manifestations (dont 20 décès causés par des policiers, et 16 par des balles tirées dans l’intention de “tuer“).

A Cali, par exemple, la lanceuse d’alerte, Natalia Zapata décrit une ville où :

Les choses semblent s’être calmées à cause de la violence. Il y a eu tellement de violence que le mouvement a été étouffé. Les gens sont émotionnellement fatigués. On trouve des corps tous les jours dans les rivières, au bord de la route ou dans les poubelles. On a un sentiment de tristesse avec l’impression d’avoir beaucoup perdu et pas assez gagné. Le mouvement n’est pas terminé, on continue la résistance avec des assemblées et des réunions. On sera présent le 20 juillet.

Les Colombiens se préparent : “c’est calme jusqu’à nouvel ordre”.

 

Najet Benrabaa

Illustrations:
Medellin, mai 2021 – photo Jorge Calle ©

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