L’Alliance du Thé au Lait, le drôle de nom du réveil politique de la jeunesse sud-est asiatique

par | 2 Juin 2021 | Informations

À Hong-Kong, Bangkok et Rangoun, la jeunesse se soulève, pour des raisons différentes mais avec un même élan et la même envie de liberté. En contact permanent grâce aux réseaux sociaux, ces militants se font appeler « l’Alliance du Thé au Lait » et comptent bien faire voler en éclats les éléments sclérosés des structures des sociétés asiatiques.

Ils se soutiennent, ils s’encouragent et se galvanisent. Ces dernières années, de Hong-Kong à Rangoun, en passant par Bangkok, les jeunes descendent dans les rues, pour demander le départ de gouvernements autoritaires et des réformes économiques. Ils en paient souvent les lourdes conséquences, mais ne perdent jamais leur sens aigu de la solidarité. Le premier mars alors que la junte militaire birmane venait de faire une cinquantaine de morts dans les rues de son pays, des centaines de jeunes Birmans envoient des messages d’encouragement aux Hong-Kongais partis assister au procès de 47 de leurs camarades accusés de sédition pour avoir participé aux grandes manifestations de 2019 sur l’île.

« Hong-Kong/Birmanie, ensemble pour la démocratie » peut-on lire sur les réseaux.

A lire: Birmanie, la « révolution du printemps »

En Thaïlande, aux rassemblements qui ont lieu chaque fin de semaine en faveur de la libération des étudiants incarcérés pour lèse-majesté, on croise souvent de jeunes travailleurs Birmans. « Les étudiants Thaïs nous ont aidés lors du coup d’état, ils sont venus manifester devant l’ambassade, maintenant on soutient aussi leur cause » explique Sithu Khant un employé d’une boutique de téléphonie mobile. Certains militants voudraient voir dans cet élan transnational, en référence aux révolutions arabes de 2011, l’éclosion d’un « printemps » de la jeunesse sud-est asiatique : d’ailleurs, les Birmans n’appellent-ils pas leur mouvement la « révolution du printemps » ? « Dans les trois cas, il s’agit de jeunes qui ont grandi avec Internet, dans une relative prospérité par rapport à leurs parents, et sont furieux de l’abandon de la démocratie par leurs aînés », estime le professeur Nicholas Farrelly, spécialiste de l’Asie du Sud Est basé à Sydney.

Les contextes de ces révoltes sont bien sûr très différents. En Birmanie, les jeunes luttent au péril de leur vie contre un régime sanguinaire ; en Thaïlande, un groupe d’étudiants exigent une réforme de l’institution monarchique et risquent pour cet affront des décennies derrière les barreaux. Quant aux jeunes Hong-Kongais, c’est la mainmise du régime autoritaire de Pékin qu’ils n’acceptent pas. Depuis quelques mois, cet élan commun s’est trouvé un nom : l’Alliance du Thé au Lait, un réseau informel défini par le leader étudiant hong-kongais Joshua Wong (aujourd’hui emprisonné) comme un « mouvement de solidarité pro-démocratique panasiatique, opposé à tous les autoritarismes. »

Le nom a fait irruption un peu comme une blague, en avril 2020, au cours de l’une des nombreuses « twitter-wars » (affrontements entre internautes sur le réseau twitter) entre Chinois et Thaïlandais d’abord, rapidement soutenus par les Hong-Kongais et les Taïwanais. A l’origine de la dispute, un tweet banal d’une starlette thaïlandaise qui accusait la Chine de mauvaise gestion de l’épidémie de covid-19.

Devant la déferlante de commentaires haineux à son encontre de la part des « Petits Roses », ces armées de nationalistes chinois à l’affût derrière leur écran, ses compatriotes thaïlandais ont organisé la riposte. Rapidement, on passe du covid aux violations des droits de l’homme en Chine et au mythe de la Grande Chine indivisible. Inspirés, certains twittos reconstituent la fameuse scène de Tank Man, l’homme seul face aux chars place Tian An Men en 1989, avec des frites et des beignets de poulet ; le ton est potache mais le fond grave. Quand soudain un vieux contentieux fait irruption : les internautes s’écharpent à propos de la recette du « Bubble Tea », cette boisson lactée aux boulettes gélatineuses de tapioca, très populaire auprès de la jeunesse de tout le continent asiatique.

Les Taiwanais affirment que c’est eux qui l’ont inventé, les Chinois assurent qu’ils sont les maîtres de tout ce qui concerne de près ou de loin le thé. C’est décidé, ce sera donc leur nom, l’Alliance du Thé au lait : un mouvement générationnel panasiatique aux contours vagues, à l’identité floue, fondé sur quelques références de pop-culture et épris de liberté, donnant parfois dans la rhétorique des droits de l’homme et de la démocratie, né d’une opposition à la suprématie chinoise en Asie.

« C’est la première fois qu’il y a aussi clairement une alliance transasiatique de ce type », souligne Vorasakdi Mahathanodbol, maître de conférence à l’université de Chulalongkorn, à Bangkok. Il souligne que beaucoup de ces jeunes sont en fait eux-mêmes d’origine chinoise (comme la majorité des élites Thaïlandaises) et que, plus que d’un véritable sentiment antichinois, il s’agit plutôt d’une mise en garde des gouvernements locaux contre une place trop importante de la Chine dans l’économie et la politique locale.

L’Alliance est utilisée en priorité par les militants pour échanger conseils et démonstrations sur les modes opératoires des manifestations. D’abord, le fait de créer plusieurs lieux de rassemblements à travers la ville au lieu d’un unique grand rassemblement, facilement pris en étau par les forces de police. Ce sont les Hong-Kongais les premiers qui ont lancé le concept, traduit par une devise célèbre d’un film de Bruce Lee : « Soyez comme de l’eau ». Au gré de la dispersion des effectifs de police, les différents groupes de manifestants sont appelés à se rejoindre ou à se séparer.

Un langage des signes, parfois relayé sur des distances importantes par des manifestants qui ne se connaissent pas entre eux, permet de savoir s’il faut continuer, attendre ou rebrousser chemin. La méthode a été largement utilisée à Bangkok et à Rangoun. Plusieurs vidéos montrent ces foules de dizaines de milliers personnes, remarquablement disciplinées, capables de laisser passer des ambulances ou de distribuer du matériel de protection de main en main, jusqu’à la ligne de front. A Hong Kong et en Thaïlande, des équipes de volontaires nettoient systématiquement les sites après les manifestations.

« Personne n’est un leader, tout le monde est un leader » est aussi une phrase entendue au cours des manifestations dans les trois pays qui révèle un attachement à leur aspect collectif. Le mouvement s’est même choisi un signe de ralliement : le salut à trois doigt levés, inspiré de la saga dystopique Hunger Games, -une série de films qui dépeignent une société globale du spectacle dirigée par une minorité avide et cruelle-, utilisé d’abord par les jeunes Thaïlandais après le coup d’état de 2014, devenu le symbole de la révolte de la jeunesse dans toute l’Asie du sud-est.

Mais le point commun le plus frappant aux trois mouvements réside sans doute dans la créativité de cette « génération Z ». Slogans inspirés directement de vannes de réseaux (« Mon ex mentait mieux que les militaires », vu à Rangoun), déguisements hilarants de dinosaures en Thaïlande (pour dénoncer la vieille garde politique) ou de princesses de dessins animés…il n’y a pas toujours de sens profond à ces performances, mais plutôt une volonté de capter l’attention des médias de la part d’une jeunesse qui a une connaissance instinctive de la façon dont ils fonctionnent.

« On essaie toujours de créer un nouvel événement explique Pai Chotchailert, un membre du réseau Free Youth en Thailande. On réfléchit à ce qui fera de belles photos, ce qui sera publié, même s’il ne s’est pas forcément passé énormément de choses depuis le dernier événement. »

On note aussi une convergences dans le ras-le-bol généralisé envers des inégalités sociales particulièrement marquées dans cette région du monde, (selon l’indicateur GINI, la Thaïlande et Hong Kong font partie des dix territoires les plus inégalitaires au monde), l’ingérence de l’armée et un système de patronage où les plus âgés et les plus riches doivent toujours être traités avec déférence, parfois au détriment de l’état de droit.

« Il s’agit de mouvements très tournés vers les libertés individuelles » estime pour sa part le politologue thaïlandais Thithinan Pongsudhirak. Liberté de dire, de porter ce qu’on veut ou d’aimer qui on veut : en Thaïlande plusieurs étudiants contestataires se déclarent ouvertement homosexuels, une première dans la sphère publique.

A Hong-Kong, le mouvement prodémocratie a défilé dans le cortège de la Gay Pride et même dans la très conservatrice Birmanie, suite à la déferlante d’expression personnelle sur les réseaux après le coup d’état, plusieurs influenceurs ont fait leur coming-out. Cette défense des minorités, souvent perçue comme une tendance occidentale, sert d’ailleurs à leurs détracteurs pour les désigner comme des « révolutions importées, destinées à détruire la spécificité de notre culture locale » comme le dénonce Warong Dechgitvikrom, à la tête d’un important groupe nationaliste Thaï. Il pointe du doigt la surreprésentation de membres de grandes ONG occidentales de défenses des droits humains, comme Amnesty International ou I-laws, au sein de ces mouvements de « jeunesse globalisée».

Elevés au sein de sociétés libérales sur le plan économiques, ces jeunes ont une conscience inédite du pouvoir des consommateurs et de l’importance des taxes versées par certaines entreprises aux gouvernements : plusieurs entreprises (Lancôme à Hong-Kong, Burger King en Thaïlande ou Total en Birmanie) ont été la cible d’importantes campagnes de boycott. Au cours des manifestations, de nombreux appels sont lancés aux marques populaires auprès de la jeunesse, afin qu’elles apportent un soutien matériel.

La pression mise par cette nouvelle génération, renforcée par son poids démographique (50% des Birmans ont moins de 30 ans) modifie également le jeu politique, obligeant les partis traditionnels à investir dans leurs branches « Jeunesse », avec un succès inégal.

« Il devient possible en Asie du Sud Est de remporter une élection en se présentant comme le candidat de la jeunesse », souligne Thithinan. C’est ce qu’était parvenu à faire Thanathorn Juangroonruangkit en Thaïlande, qui avait triomphé aux élections de mars 2019 avant d’être banni de la vie politique pour dix ans par une décision de justice un an plus tard. L’Alliance du Thé au Lait se veut aussi une pépinière de futurs talents politiques qui affûtent leurs premières armes d’orateur sur les réseau.

Aujourd’hui, les trois mouvements sont en difficulté. La junte impose la terreur en Birmanie, les leaders thaïlandais et Hong-Kongais sont en prison. Pourtant certaines avancées, notamment en matière de liberté d’expression, de changement de regard sur le rapport entre le peuple et les élites, sont bien réelles. L’Alliance du Thé au Lait a montré qu’elle était en chemin pour imprimer des changements majeurs, sur le long terme, à tout le continent asiatique.

Carol Isoux

Illustration:
Des manifestants lèvent trois doigts pour symboliser leur résistance à la dictature lors d’un rassemblement le 18 juillet 2020 devant le Democracy Monument, à Bangkok. 18 July 2020.
Photo de Nattayut Lindapornprasirt (CC BY-SA 4.0)

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